Accueil Culture Cristian Mungiu : Face à la machine idéologique

Cristian Mungiu : Face à la machine idéologique

Un film qui prend le risque de défendre la famille


Cristian Mungiu : Face à la machine idéologique
Fjord, de Christian Mungiu (2026). Le Pacte

Fjord, le nouveau film de Cristian Mungiu qui vient de sortir en salle, a été recommandé par Jean Chauvet dans les colonnes de Causeur. Jacques Déniel est allé le voir et livre une analyse qui fait ressortir toute la dimension socio-politique de cette oeuvre remarquable.


Cristian Mungiu est un des cinéastes majeurs du cinéma mondial contemporain. Scénariste et metteur en scène d’une rigueur extrême, austère jusqu’à l’ascèse, il construit depuis Occident une œuvre qui ne cesse d’interroger les rapports de l’individu avec la société, la morale et les institutions. Avec Fjord, il atteint une nouvelle fois une forme de perfection cinématographique.

Palme d’or au Festival de Cannes 2026, son film est une œuvre d’une intelligence rare, un grand film politique qui ose regarder en face les contradictions d’une société européenne qui se veut tolérante, protectrice et progressiste, mais qui peut se montrer d’une redoutable rigidité dès lors qu’un individu ou une famille refuse de se conformer à ses nouvelles normes morales.

A lire aussi : Dos à dos

Une œuvre d’une cohérence exemplaire

Depuis Occident (2002), chronique douce-amère d’une Roumanie postcommuniste où les personnages cherchent leur place dans une société en pleine transformation, Mungiu n’a cessé de construire un cinéma de la confrontation entre les individus et les systèmes qui prétendent organiser leur existence. 4 mois, 3 semaines, 2 jours (2007), chef-d’œuvre absolu sur l’avortement clandestin sous Ceaușescu, lui apporte la Palme d’or et révèle définitivement l’ampleur de son talent. Contes de l’âge d’or (2009), qu’il écrit et réalise en partie, transforme les absurdités de la vie quotidienne sous le communisme en une satire noire et savoureuse. Au-delà des collines (2012) explore la religion, la croyance et l’enfermement communautaire à travers le destin tragique de deux jeunes femmes. Baccalauréat (2016) ausculte la corruption ordinaire et les arrangements avec la morale d’un père qui voudrait assurer l’avenir de sa fille dans une société où chacun semble accepter de franchir les limites. Enfin, R.M.N. (2022) élargit son regard à la question du racisme, de la peur de l’étranger, du nationalisme et des fractures européennes. Avec Fjord, Mungiu déplace son regard vers la Norvège et s’attaque à une autre forme de pouvoir : celui d’institutions qui, au nom de la protection de l’enfant et du progrès social, prétendent définir ce que doit être une famille respectable et une éducation acceptable.

Une famille chrétienne face à l’État

Les Gheorghiu sont une famille singulière : Mihai est roumain, Lisbet est norvégienne, ils sont profondément chrétiens membres à d’église évangélique. Ils ont cinq enfants qu’ils élèvent avec amour, rigueur et selon des principes religieux et moraux auxquels ils sont profondément attachés. Installés dans un village isolé au fond d’un fjord, ils se rapprochent de leurs voisins, les Halberg, tandis que leurs enfants deviennent amis malgré des éducations différentes. Lorsque l’aînée, Elia, apparaît à l’école avec des ecchymoses, les soupçons se portent sur les méthodes éducatives de ses parents.

Mungiu ne dissimule rien : les parents reconnaissent les tapes et les fessées qu’ils ont pu donner. Mais il refuse de transformer ces gestes en condamnation automatique. C’est précisément là que commence son véritable sujet. Car ce qui se joue dans Fjord dépasse largement la question de la correction physique. C’est la confrontation de deux conceptions du monde, de deux morales, de deux définitions de l’éducation et, finalement, de deux conceptions de la liberté.

Froideur implacable des institutions

Le cinéaste intelligent et pertinent n’est jamais manichéen. La violence institutionnelle qu’il décrit est subtile et, par conséquent plus inquiétante. Elle ne passe ni par les cris ni par les menaces. Elle s’exprime dans des bureaux impeccables, des conversations policées, des procédures parfaitement organisées, des regards froids et des paroles prononcées avec la tranquille assurance de ceux qui sont persuadés d’incarner le camp du Bien.

A lire aussi, du même auteur : Brutes bulgares

C’est cette froideur idéologique que Mungiu filme avec une précision chirurgicale. Les représentants des institutions norvégiennes ne se considèrent jamais comme des oppresseurs. Ils sont convaincus d’agir pour protéger les enfants. Mais cette certitude absolue leur interdit progressivement d’entendre ce que disent les parents et de comprendre leur univers moral. La différence culturelle et religieuse cesse alors d’être considérée comme une différence : elle devient une anomalie qu’il faut corriger. Le film montre admirablement comment la tolérance peut se transformer en intolérance lorsque celle-ci exige que tout le monde adhère aux mêmes valeurs.

Klaus, implaccable visage de l’accusation

Parmi les représentants de cette institution, Klaus, interprété par Bartek Kaminski, occupe une place essentielle. Avocat général et procureur chargé de l’accusation, présence glaciale et clinique, qui fait de chacune de ses interventions un moment de tension, il devient progressivement le visage même de cette justice qui semble incapable de concevoir la famille Gheorghiu autrement que coupable.

La procureur ne hausse jamais le ton. Sa rigidité vient de son calme, de son assurance, de cette manière presque mécanique de défendre une conception de l’éducation qu’il considère comme la seule moralement acceptable. Il s’oppose idéologiquement aux méthodes traditionnelles et religieuses du couple roumano-norvégien et semble incapable d’admettre que l’amour parental puisse prendre une autre forme que celle définie par les normes institutionnelles. 

Face à lui, Mihai comprend progressivement que son combat n’est plus seulement celui d’un père accusé : c’est celui d’un homme qui doit défendre le droit de sa famille à exister selon ses propres convictions.

Le progressisme comme nouvelle orthodoxie

C’est ici que le film devient profondément politique. Mungiu s’attaque avec intelligence à ce que l’on pourrait appeler la nouvelle orthodoxie progressiste. Une orthodoxie qui est l’exact contraire des anciens dogmes mais qui elle aussi, produit ses interdits, ses exclusions et ses condamnations.

La famille traditionnelle devient suspecte. La foi chrétienne est regardée avec méfiance. Les méthodes éducatives qui appartiennent à une autre culture sont immédiatement jugées. Les questions de genre, la place accordée aux minorités sexuelles et la manière dont ces sujets sont abordés dans l’éducation des enfants deviennent autant de lignes de fracture.

A lire aussi, du même auteur : Extraterrestres: Spielberg est-il devenu gâteux?

Mungiu ne dit évidemment pas que la protection de l’enfant est inutile, ni que toutes les pratiques éducatives traditionnelles sont acceptables. Son propos est autrement plus subtil : il montre jusqu’où une institution peut aller lorsqu’elle prétend protéger l’enfant contre sa propre famille comment la protection peut devenir un contrôle proche du totalitarisme envers ceux qui ne partagent pas les mêmes convictions. 

Le pouvoir de définir le bien

Le génie de Mungiu consiste à montrer que le pouvoir moderne n’a plus besoin de brutalité. Il lui suffit de posséder le monopole de la définition du Bien. Lorsque l’institution est convaincue de savoir ce qui est bon pour l’enfant, elle peut progressivement considérer que les parents qui pensent autrement ne sont plus simplement différents, mais dangereux.

Les cinq enfants deviennent alors le territoire d’un affrontement entre deux morales. D’un côté, leurs parents revendiquent le droit de transmettre une foi, une discipline, une conception de la famille et une certaine idée du bien. De l’autre, les institutions estiment devoir protéger les enfants contre cette éducation qu’elles jugent incompatible avec leurs propres principes.

Les enfants, au-delà des idéologies

Les scènes avec les enfants comptent parmi les plus justes du film. Elia, Emmanuel, Judith, Timotei et Elsa vivent avec Noora, leur jeune amie norvégienne, une relation spontanée qui ignore les frontières culturelles et religieuses que les adultes dressent entre eux. Noora est d’autant plus intéressante qu’elle se trouve au cœur des deux mondes : sa mère Mia devient l’avocate des Gheorghiu, tandis que son beau-père Mats, directeur de l’école, représente l’institution face à laquelle la famille va se retrouver confrontée. Une belle illustration d’une vérité oubliée  les enfants ont besoin d’une famille, de repères, de transmission et d’amour. Mungiu montre avec finesse que les enfants se comprennent naturellement là où les adultes, enfermés dans leurs certitudes, ne savent plus se parler. Noora et Elia peuvent simplement être amies ; ce sont les institutions qui viennent ensuite introduire le soupçon, la norme et la séparation.

Fjords glacés

La mise en scène de Mungiu est à l’image de cette confrontation : froide, dépouillée, implacable. De longs plans, des cadres précis, une caméra qui refuse les effets faciles, des dialogues où chaque mot semble pesé. Le cinéaste ne cherche jamais à provoquer artificiellement l’émotion. Il laisse les situations produire leur propre violence.

Les paysages norvégiens sont magnifiques mais Mungiu les filme comme des paysages intérieurs. Les fjords, la neige, les eaux sombres, la lumière pâle, les maisons battues par l’humidité composent un univers d’une beauté presque hostile. Le froid semble pénétrer les corps et les consciences. Cette Norvège splendide devient peu à peu une sorte de huis clos à ciel ouvert. La beauté des paysages contraste avec la froideur des institutions. Plus le décor est vaste, plus la famille semble enfermée.

Un casting remarquable

Sebastian Stan est formidable dans le rôle de Mihai. Il joue avec une intensité contenue ce père profondément attaché à ses enfants, dont la colère grandit à mesure qu’il comprend que les règles du jeu lui échappent. Renate Reinsve, dans le rôle de Lisbet, est tout aussi remarquable. Norvégienne mais solidaire de son mari et de ses enfants, elle porte en elle toutes les contradictions du film : celles d’une femme prise entre son pays, sa culture d’origine, sa foi et sa famille.

A lire aussi, du même auteur : Nolan prend-il trop de libertés avec le texte d’Homère?

Lisa Carlehed, Ellen Dorrit Petersen, Lisa Loven Kongsli et Christian Rubeck sont également excellents dans des rôles où Mungiu leur demande précisément de ne jamais surjouer. Thorbjørn Harr, dans le rôle du chef de la police, impose une présence à la fois autoritaire et retenue. Maria Bock, dans celui de la juge du tribunal familial, participe à cette représentation d’une institution qui se veut rationnelle mais apparaît progressivement enfermée dans ses propres certitudes. Et Bartek Kaminski, avec son Klaus glacial et inflexible, donne au film l’un de ses visages les plus marquants.

Un grand film politique

Ce qui fait la grandeur de Fjord, c’est précisément que Cristian Mungiu ne transforme jamais son film en procès. Il condamne clairement les dérives d’un système progressiste qui, sous couvert de protection et d’émancipation, peut devenir extraordinairement coercitif, mais il laisse à ses personnages leur part d’humanité et de contradiction.

Il ne nie pas les interrogations légitimes que peuvent susciter certaines pratiques parentales. Il refuse simplement que ces interrogations suffisent à autoriser une institution à s’emparer d’une famille et à lui imposer sa propre conception du monde.

Mungiu est du côté des Gheorghiu parce qu’il croit à la famille, à sa liberté, à sa capacité de transmettre et au droit des parents à éduquer leurs enfants selon leurs convictions. Mais il sait que défendre la famille ne signifie pas fermer les yeux sur ses faiblesses.

Mungiu accuse 

Il montre avec subtilité la violence d’une institution qui ne se pense jamais violente. Il montre le mépris parfois dissimulé derrière le vocabulaire du progrès. Il montre une société qui proclame sa tolérance mais supporte de moins en moins ceux qui refusent de penser comme elle.

Face au réquisitoire du procureur Klaus, à la froideur des procédures, filmant les silences de cette famille menacée de séparation, il fait apparaître un sujet bien plus inquiétant qu’un simple conflit éducatif : la possibilité qu’une société démocratique, persuadée de détenir les règles et droits du Bien, devienne incapable de supporter la liberté de ceux qui ne partagent pas cette définition.

Avec Fjord, Cristian Mungiu signe ainsi un film magnifique, austère, dérangeant, profondément politique et d’une exceptionnelle maîtrise. Un film qui prend le risque de défendre la famille regardée avec suspicion, et qui rappelle avec force qu’une démocratie véritable ne devrait pas seulement protéger ceux qui pensent juste selon les critères du moment, mais également ceux qui ont le courage de penser autrement.

Fjord — Roumanie / France / Norvège / Suède / Danemark, 2026 — 2 h 26. 

Réalisation, scénario et dialogues : Cristian Mungiu
Image : Tudor Vladimir Panduru. Interprètation : Sebastian Stan (Mihai Gheorghiu), Renate Reinsve (Lisbet Gheorghiu), Bartek Kaminski (Klaus, avocat général / procureur), Ellen Dorrit Petersen (Gunda), Lisa Carlehed (Mia), Lisa Loven Kongsli (Frida), Christian Rubeck, Thorbjørn Harr (chef de police), Maria Bock (juge du tribunal familial), Ingvild Lien (infirmière en chef Mathilde), Erik Hivju (Frederick, le grand-père), Vanessa Ceban (Elia Gheorghiu), la jeune fille dont les ecchymoses vont déclencher l’intervention des services de protection de l’enfance ; Jonathan Ciprian Breazu (Emmanuel Gheorghiu) ; Teodora Sabina Barau (Judith Gheorghiu) ; Filip Sebastian Barau (Timotei Gheorghiu); Sofie Vartdal (Elsa Gheorghiu); Henrikke Lund-Olsen : Noora Halberg.

Samuel Fuller: Le choc et la caresse

Prix: ---

0 d'occasion et neuf disponible à partir de



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Jérusalem mon amour
est directeur de cinéma.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération