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Quand les mots changent de camp


Quand les mots changent de camp
Le syndicaliste Art Reyes III prend la parole pour soutenir la candidature d'Abdul El-Sayed à l'élection primaire démocrate pour le Sénat. Détroit. 05/08/2026. Julia Demaree Nikhinson/AP/SIPA

Syrien élevé dans une famille communiste, Faraj Alexandre Rifai découvre qu’en Occident le mot « progressiste » ne recouvre plus les mêmes valeurs que celles qui ont façonné son enfance. Témoignage et analyse.


Comment une partie de la gauche occidentale est-elle devenue l’alliée objective de l’islamisme ? Lorsque j’étais en Syrie, le mot « progressiste » avait un sens très clair. On appelait al-taqaddoumiyyoun (التقدميون) les laïcs, les démocrates, les communistes, les socialistes, les féministes, tous ceux qui défendaient une société où la religion ne dicterait pas la loi.

Face à eux se dressaient les islamistes et ceux que l’on appelait les « réactionnaires » (al-rajʿiyyūn – الرجعيون). Dans notre imaginaire, les choses étaient simples : d’un côté les progressistes, de l’autre les réactionnaires. Les islamistes voyaient dans les premiers des ennemis à combattre. Ils les accusaient d’occidentaliser la société, de trahir l’islam, parfois même d’être des apostats. Peu importait qu’ils soient croyants ou non : leur attachement aux libertés individuelles, à la laïcité ou à l’égalité entre les hommes et les femmes suffisait à les désigner comme des adversaires.

Je suis né de parents communistes et j’ai grandi dans un milieu communiste. Naturellement, nous nous considérions comme appartenant au camp des « progressistes ». Nous nous définissions par opposition aux islamistes et aux « réactionnaires ». Je n’avais alors aucun doute sur le sens de ces mots. Je croyais que ces mots avaient partout le même sens. Je me trompais.

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Puis je suis arrivé en France. La gauche que j’ai découverte à mon arrivée était fidèle aux combats que j’associais depuis toujours au progressisme : la laïcité, l’émancipation, les libertés individuelles, la place de la femme, le refus de tous les intégrismes. C’est cette gauche, que l’on qualifie aujourd’hui de « républicaine », qui a accompagné une partie de mon propre cheminement. Elle a renforcé mon attachement à la République, à la France, à la liberté de conscience, à la laïcité et, plus largement, aux valeurs du monde libre.

Mais cela, c’était avant. Car au fil des années, j’ai vu une partie de cette gauche évoluer. Paradoxalement, celle qui m’avait aidé à m’émanciper de certains récits et de certaines idéologies que j’avais connus au Moyen-Orient semblait, à son tour, s’éloigner de ses propres fondamentaux. J’avais quitté un univers où les islamistes étaient considérés comme les ennemis du progrès ; petit à petit, je découvrais qu’une partie de la gauche occidentale reprenait progressivement leur rhétorique, leurs causes et parfois même leurs slogans. Plus troublant encore, certains en venaient à relativiser, voire à justifier certaines formes de violence ou de terrorisme, dès lors qu’elles étaient présentées comme des actes de « résistance ».

J’assistais, avec étonnement, à un véritable renversement. Le mot « progressiste » changeait de sens. Ceux qui m’avaient appris à combattre l’obscurantisme reprenaient, parfois sans même s’en rendre compte, les éléments de langage, les priorités et parfois les combats de mouvements islamistes qu’ils auraient autrefois combattus sans hésiter.

Pendant des années, j’ai cru quitter un monde pour son contraire. En réalité, ce sont les mots qui avaient changé de sens.

Moi, Syrien élevé dans une famille communiste, je découvrais que les catégories politiques dans lesquelles j’avais grandi ne signifiaient plus la même chose en Occident.

Je continuais de combattre l’islamisme comme je le faisais à Damas. Ce qui me troublait n’était pas que l’islamisme ait changé, mais que certains de ceux qui m’avaient appris à le combattre ne le regardaient plus de la même manière.

Le grand renversement

En Occident, une partie de la gauche continue naturellement de défendre les droits des femmes, des homosexuels, des minorités religieuses ou la liberté de conscience. Mais une autre partie, de plus en plus influente dans les universités, les médias et certains partis politiques, semble avoir substitué à ces combats une nouvelle grille de lecture : celle qui oppose systématiquement les « dominants » aux « dominés ».

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Dans cette vision du monde, l’islamisme cesse d’être analysé pour ce qu’il est — une idéologie politique profondément réactionnaire — pour devenir l’expression supposée d’une population opprimée.

Le résultat est saisissant. L’islamisme n’est pourtant pas devenu plus progressiste. Les Frères musulmans continuent de défendre la primauté de la loi religieuse. Les salafistes continuent de rejeter l’égalité entre les hommes et les femmes. Les mouvements djihadistes continuent de présenter l’Occident comme un ennemi civilisationnel. C’est une partie du progressisme occidental qui a cessé de regarder cette idéologie pour ce qu’elle est : une idéologie profondément réactionnaire.

Les exemples se multiplient. Lorsqu’une responsable de La France insoumise présente publiquement sur X ses condoléances à la mort d’un dirigeant du Hamas, alors qu’elle n’avait manifesté ni la même émotion ni la même compassion pour les otages israéliens ou les victimes du 7 octobre, cette prise de position est un choix politique et symbolique.

Car enfin, qu’est-ce que le Hamas ? Au-delà de son terrorisme contre Israël, le Hamas est l’une des expressions les plus radicales de l’islamisme contemporain. Son projet repose sur une lecture rigoriste de l’islam, hostile à la liberté de conscience, aux droits des femmes, aux minorités sexuelles et au pluralisme. À Gaza, les homosexuels ont été persécutés, emprisonnés, torturés, parfois exécutés par ce mouvement. Voilà donc un mouvement que la gauche aurait autrefois dénoncé comme profondément réactionnaire, voire criminel. Aujourd’hui, certains de ses représentants en viennent à pleurer la disparition de l’un de ses dirigeants.

Mais le renversement ne concerne pas seulement le regard porté sur les organisations islamistes. Il touche aussi les références culturelles et le langage politique de cette nouvelle gauche.

À New York, une figure montante du Parti démocrate a invoqué la Hijra du prophète Mahomet pour parler d’immigration et d’intégration. Ce qui m’a frappé n’est pas la référence historique elle-même, mais le fait qu’elle soit assumée comme une référence religieuse dans un discours politique, sans susciter la moindre controverse dans des milieux qui, hier encore, revendiquaient une stricte laïcité.

La gauche que j’ai connue, en Syrie comme en France à mon arrivée, se méfiait de toute référence religieuse dans le débat politique. Elle revendiquait la laïcité et refusait que des récits sacrés servent de modèle à l’action publique. De telles références auraient autrefois suscité un vif débat dans une gauche profondément attachée à la laïcité et méfiante à l’égard de toute sacralisation du politique. Elles passent désormais presque inaperçues.

C’est peut-être cela, le véritable renversement. Ce ne sont pas les islamistes qui ont changé. Leur doctrine, leur projet politique et leur vision de la société demeurent profondément réactionnaires. Ce qui a changé, c’est le regard qu’une partie de la gauche occidentale porte sur eux.

J’ai quitté un pays où les islamistes combattaient les progressistes. J’ai découvert un continent où une partie des progressistes finit par reprendre le langage, les références et parfois même les causes des islamistes. C’est sans doute l’un des plus grands paradoxes politiques de notre époque.

Israël comme révélateur

Cette évolution apparaît avec une particulière netteté dès qu’Israël entre dans le débat. La récente victoire d’Abdul El-Sayed lors de la primaire démocrate du Michigan en est une illustration. Présenté comme un candidat « progressiste », il s’est notamment distingué par son opposition à l’aide américaine à Israël, son refus de reconnaître Israël comme État juif et par la reprise de l’accusation de « génocide », devenue depuis le 7 octobre 2023 l’un des principaux marqueurs d’une partie de la gauche occidentale.

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On peut naturellement critiquer la politique d’un gouvernement israélien. C’est le fonctionnement normal d’une démocratie. Mais depuis quand le refus du droit d’Israël à l’existence et du peuple juif à disposer de son propre État constitue-t-il une position progressiste ?

La question mérite d’être posée. Car, de plus en plus souvent, la radicalité à l’égard d’Israël semble être devenue un véritable certificat de progressisme, quelles que soient les autres positions défendues.

Le paradoxe occidental

Comment expliquer un tel renversement ? Je ne crois pas que les islamistes aient conquis une partie de la gauche occidentale. Je crois plutôt qu’ils ont appris à parler son langage. Colonisation, oppression, racisme, islamophobie, décolonialisme, intersectionnalité… Ils utilisent désormais un vocabulaire qui résonne immédiatement dans certains milieux militants occidentaux. Leur projet, lui, n’a pourtant pas changé. Il demeure profondément conservateur, identitaire et religieux.

Dans le monde arabe, les victimes de l’islamisme sont précisément les véritables progressistes : les féministes, les démocrates, les laïcs, les intellectuels, les minorités, les homosexuels et tous les musulmans qui refusent son projet politique.

Si une idéologie défendant la loi religieuse, l’infériorité de la femme, l’hostilité aux homosexuels et la négation de la liberté de conscience était née en Europe, la gauche la combattrait sans hésiter comme une extrême droite religieuse. Mais parce que cette même idéologie se présente comme la voix de populations perçues comme dominées, une partie de la gauche lui accorde aujourd’hui une indulgence qu’elle n’accorderait à aucune autre forme de réaction.

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En croyant défendre les opprimés, elle finit parfois par offrir une caution morale à ceux qui combattent les libertés. En assurant défendre « les vraies valeurs de la gauche », cette partie de la gauche occidentale ne fait en réalité que renforcer et soutenir l’idéologie de l’extrême droite arabo-musulmane, les islamistes. 

C’est sans doute le plus tragique des renversements. Je croyais avoir quitté un monde. J’ai découvert que c’étaient surtout les mots qui avaient changé de sens. Le « progressiste » que j’avais appris à connaître à Damas n’était plus le « progressiste » que je rencontrais en Occident.

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Faraj Alexandre Rifai est français d'origine syrienne

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