Accueil Culture René Viénet, fils et père de Simon Leys… et frère de lutte de Nadia Geerts (Nadia qui ? Lisez – vous allez comprendre)

René Viénet, fils et père de Simon Leys… et frère de lutte de Nadia Geerts (Nadia qui ? Lisez – vous allez comprendre)

« Je fouille mes poches, je sais, c’est moche… » Pêle-mêle estival (3)


René Viénet, fils et père de Simon Leys… et frère de lutte de Nadia Geerts (Nadia qui ? Lisez – vous allez comprendre)
François Kasbi. DR.

D’ici un mois à peine, la rentrée littéraire et théâtrale. Donc un mois pour rattraper certaines lectures. Nous signalons – brièvement – l’existence de quelques livres de ces derniers mois qui méritent, plutôt que l’oubli, qu’on s’y arrête. (Suite 2)


« Il faut dire que je suis un périphérique. Je n’aime pas être le centre. La centralité n’explique pas les choses. Selon moi, ce sont les périphériques qui font les centres, pas le contraire. Si on se situe au centre, on s’enterre. C’est pourquoi j’ai toujours été en marge ». Marc’O

Vous aimez Simon Leys, poète, homme libre et sinologue (un des premiers à dire la vérité sur Mao) ? Vous adorerez René Viénet, cinéaste et premier éditeur de Leys (Les Habits neufs du président Mao, 1971) – entre autres. Même profil, même allure (aux deux sens du terme), mêmes combats, même liberté. Donc, nécessairement, même ostracisme durable – et même marge si enviable, puisque réservée aux élus. 

Et si vous aimez Leys et Viénet, vous aimerez aussi Nadia Geerts : cette agrégée de philosophie a un profil comparable – courage, allure, intelligence. Et solitude, donc. 

Les mêmes causes produisent les mêmes effets : 50 ans séparent les luttes de Viénet et Simon Leys – et l’incident relaté par Geerts. Et en 50 ans, rien n’a changé. Alors, c’était Mao (40 millions de morts – la plupart, de faim – pour le « Grand Bond en avant », quatre pour la « Révolution culturelle »). Aujourd’hui, avec Geerts, c’est Gaza. 

La confrontation des deux livres dit précisément, par analogie, le caractère totalitaire de notre temps et de celui de l’ex-situationniste Viénet. Deux livres ? Deux témoignages : d’une vie pour Viénet ; d’un incident anodin devenu capital – et archétypique de l’époque – pour Geerts. 

Viénet a éprouvé la solitude par la mise à l’écart qu’il a vécue ; Geerts, par le torrent de boue et de haine qui s’est déversé sur elle dès lors qu’elle a tenté de nuancer les propos de ses interlocuteurs dans une émission belge, à propos d’un tweet maladroit. Bienvenue dans le nouvel… ancien monde, en somme.

A lire aussi, du même auteur : «Je fouille mes poches, je sais, c’est moche…» Pêle-mêle estival (2)

Viénet, membre de l’Internationale Situationniste de 1963 à 1971 (il ne reverra plus Guy Debord après 1971), fut deux fois viré du CNRS (trop hétérodoxe), professeur de chinois à Polytechnique de 1974 à 1978, vilipendé par Le Monde et Libé, déjà « alignés » – sur les données de la Chine populaire, alors ; sur les données officielles du Hamas, aujourd’hui, qu’ils citent systématiquement sans plus aucune précaution ni modalisation. 

À propos des « cathos-maos » (sic) – style Jean-Luc Domenach ou Jean Chesneaux -, Viénet est féroce (ou acide, très) et toujours drôle : « En changeant de trottoir, ils n’ont pas changé de métier, comme disait Souvarine ». (Un homme qui cite Souvarine, ce très grand monsieur, ne peut pas être mauvais. Et un homme qui s’inscrit dans la lignée Souvarine-Koestler-KravtchenkoRousset ne peut être qu’un ami).

Quant aux autres « maoïstes franchouillards, à l’instar de leur maître à penser, l’inénarrable Badiou, c’étaient des gosses de riches qui avaient le goût du sang sans avoir travaillé dans un abattoir ». Acide, ou féroce, oui. Drôle et juste, aussi.

Viénet a toute sa vie combattu le totalitarisme mao, les régimes staliniens (Cuba, Corée du Nord, etc.) et les théocraties type Iran. Geerts n’a jamais adhéré à la thèse d’un mouvement-de-résistance-légitime (Hamas) opposé à un État-colonial-génocidaire (Israël) – je précise qu’elle est belge (comme Leys) et non juive. Et laïque, aussi. C’est même son combat principal : République, laïcité, féminisme, universalisme (donc « anti-woke »), apologiste de la nuance et de la raison. En un mot : hors-jeu.

Ce qu’il y a de stupéfiant à lire les deux livres, c’est la similitude des mots qu’on leur a opposés, leur solitude alors et aujourd’hui – et finalement, la difficulté si banale (!) d’être libre dans une société qui a choisi le contraire : la servitude volontaire.

« Quel merveilleux homme de droite ferait René Viénet s’il ne s’imaginait pas être de gauche » : c’est à cette paraphrase-dérivation du mot de Louis Pauwels (il y a 40 ans, à propos de Jean-Pierre Chevènement) que je pensais pour « situer » l’ex-situ Viénet. Mais ce serait une grossière erreur car, de fait, les trois seuls traits qui le définissent, radicalement, absolument, sont la liberté, l’intelligence – et l’humour.

Ce n’est peut-être pas pour rien – parenthèse – qu’il deviendra l’ami de Jean-François Revel, alors à L’Express, qui le soutiendra dans son entreprise de « démonétisation » de la vulgate mao. Un libéral, Revel – disons une droite qui, de Tocqueville à Aron et Camus, a toujours préféré l’analyse, l’échange d’idées, la nuance, le gris, aux excommunications, à la Révolution culturelle et au Goulag : « En 1963 (à 19 ans), je piochais abondamment mes lectures dans la bibliothèque de Michèle Bernstein et de son mari Guy Debord, qui m’a offert, entre autres, le Pourquoi des philosophes de JF Revel. Dès mon jeune âge, j’étais donc vacciné contre toute forme de totalitarisme, et sans illusions à l’égard du stalinisme et du maoïsme ».

A lire aussi, du même auteur : Pêle-mêle et vide-poche estival

Et si l’on voulait préciser notre propos – mais là, nous risquons de perdre quelques lecteurs (disons 2 sur les 5 qui nous lisent) – nous dirions qu’il eût fait un parfait contributeur, dans les années 70, du « magazine » (dixit son fondateur Michel MourletMATULU.

Car il en a l’esprit – cette insolence, ce pas de côté, ce goût de conjuguer les contraires, cette façon d’avoir « raison » 50 ans avant Le Monde (c’est un peu facile, certes, mais lisez ce que Viénet cite du Monde et de ses correspondants à propos de la Chine, les « Maolâtres » : effarement s’ensuit). 

Bref, Viénet à MATULU – « magazine » de cinéphiles, entre autres – eût été très envisageable : le bonhomme a roulé sa bosse, 82 ans, né au Havre, milieu populaire de dockers qui lui a beaucoup appris, et donné, surtout des réflexes et des instincts, pour détecter la connerie et l’imposture (son article sur Godard : impayable – voir ci-dessous). 

En outre, Viénet fut le « premier importateur de films de Kung Fu hongkongais en Europe, en Afrique et aux Caraïbes, le sauveteur d’une fabuleuse collection de classiques chinois » (des milliers de livres, parfois choisis sur liste par et avec l’aide de François Cheng)

Et, aussi mémorable pour les amateurs, un cinéaste facétieux, détourneur de films – grand truc situ qu’il a popularisé et critique en actes de la société du spectacle : écrire des sous-titres qui n’ont rien à voir avec les films diffusés. A fortiori si c’est pour moquer-dénoncer la Chine communiste (exemple : La dialectique peut-elle casser des briques ?) – mais non seulement : Viénet est un état d’esprit… puissant.

Ces détournements attestent, si nécessaire, son humour de toujours, parfois potache certes (voir le titre de son livre : Avec ma bite et mon couteau – oui, bon…) – mais les situationnistes étaient souvent potaches. Sauf leur patron, Guy Debord, pas toujours très drôle (euphémisme). Lire à ce propos le témoignage de Raoul Vaneigem, qui vient de mourir : « Comment ce qu’il y avait de passionnant dans la conscience d’un projet commun a-t-il pu se transformer en un malaise d’être ensemble ? »

Viénet est par ailleurs l’auteur de Mao par lui-même et de Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires ! sélectionnés au Festival de Cannes 1977 (Mao est mort en 1976) – contre lesquels les maos alors défilèrent. Le cinéaste rapporte les violences qui accueillirent les deux films – et les contre-récits stupéfiants (il les cite), déjà, de Libé et du Monde. Un peu comme pour Gaza, depuis 3 ans, comme le relate Nadia Geerts (avec – l’arme absolue – une intelligence calme, factuelle, rigoureuse, imparable).

Conclusion – parce qu’il faut bien : on vous recommande de faire connaissance avec Viénet. Son livre est une évocation autobiographique, suivie d’une palanquée d’entretiens, d’articles, de, avec ou sur lui – entretiens, entre autres, avec André Halimi ou Daoud Boughezala (déjà pour Causeur).

C’est l’avantage des livres rares : nous permettre de rencontrer un être humain, vivant. Et génial : ce n’est pas moi qui emploie le mot, d’abord, mais Simon Leys à propos de son ami, dans un article-hommage, témoignage de grande estime (« C’est un personnage haut en couleur, redoutable à certains égards, mais incontestablement génial »).

Bonus – Un morceau choisi de Viénet, sur Godard – article de 1966 : 

« Dans le cinéma, Godard représente actuellement la pseudo-liberté formelle et la pseudo-critique des habitudes et des valeurs, c’est-à-dire les deux manifestations inséparables de tous les ersatz de l’art moderne récupéré. Ainsi tout le monde s’emploie à le présenter comme un artiste incompris, choquant par ses audaces, injustement détesté ; et tout le monde fait son éloge, du magazine ELLE à Aragon-la-Gâteuse ».

Où se confirme qu’avant Mao, parmi les détestations de Viénet, il y eut Staline évidemment – et les staliniens. Y compris, donc, hélas, le génie Aragon. C’est ainsi. Il ne s’agit pas de tout comprendre – mais de tout… prendre. Et d’essayer, ensuite, de tout… concevoir. Vaste programme, nous sommes d’accord.

Et, pour faire bonne mesure, un morceau choisi de Nadia Geerts : 

« J’éprouve le plus grand mal à souscrire à l’idée qu’une armée décrite comme extrêmement puissante puisse, sans en être aucunement empêchée par l’Europe ni les États-Unis (auxquels est précisément reprochée leur inaction coupable), commettre depuis le 8 octobre 2023 un génocide sur une population concentrée dans une « prison à ciel ouvert », sans moyen d’y échapper, et avec un résultat aussi ridiculement maigre : 2 à 3% de la population, selon les estimations. À mes yeux, cette affirmation est tout simplement contredite par le réel, sauf à considérer que l’intention de certains, bien réelle celle-là, suffit à établir le génocide. 

« Mais de ce cas, pourquoi ne pas dénoncer avec la même vigueur le « génocide » du Hamas envers les Juifs, puisque l’intention est clairement avérée dans la charte de ce mouvement islamiste, et que sa réalisation a trouvé un commencement le 7 octobre, à tout le moins ? Décidément, je n’arrive pas à adopter le point de vue majoritaire – ou celui de ceux qui crient le plus fort – sur cette question… »

A lire aussi : Gaza: que veut dire le Hamas quand il dit «oui»?

NB Précision sur l’ambiance actuelle – qui corrobore tout ce que l’on a tenté de dire et, surtout, le parallèle (l’analogie) entre l’époque de Viénet et la nôtre : le livre de Nadia Geerts ne peut être acheté au format « liseuse KOBO » (du Canadien Rakuten, équivalent de la liseuse KINDLE d’Amazon) : « Ne correspond pas aux normes de KOBO ». Cela vous choque ? Nous aussi. Viénet reconnaîtrait un terrain qu’il a connu : la censure. CQFD.

ENFIN – Le coin des vacanciers de Paris : si vous voulez passer un délicieux moment, et voir un classique dans une mise en scène « décoiffante » et de jeunes acteurs épatants, il y a un lieu et une pièce en ce moment. C’est au Théâtre du Funambule (Tél. 01 42 23 88 83., métro Lamarck-Caulaincourt, jusqu’au 27 août), c’est L’Amant de Harold Pinter (1930-2008, Nobel de littérature 2005, le Tchekhov du XXème siècle, celui qui aurait rencontré Beckett – si l’on ose), les mercredis et jeudis, tantôt 19h00, tantôt 21h00. Renseignez-vous – et courez. Vaut le détour. Une bonne heure (durée du spectacle), un verre ou un dîner à Montmartre après – et une jolie soirée en perspective (ou passée – sourire).

L’affaire du tweet – Gaza ou la défaite de la raison, de Nadia Geerts, préface de Jean-Pierre Sakoun (H&O, 2026), 126pp.

L'AFFAIRE DU TWEET : GAZA OU LA DÉFAITE DE LA RAISON

Prix: 12,00 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de 12,00 €

Avec ma bite et mon couteau – René Vianet cinéaste, par Ghislaine Guttierrez Villetard, Nicole Brenez et René Vienet (Marest, 2026), 386pp. 

Avec ma bite et mon couteau: René Viénet cinéaste

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Né à Paris en mai 1968. A collaboré ou collabore à La NRF, Esprit, Commentaire, La Quinzaine littéraire, Le Figaro littéraire, Service littéraire, etc.. A publié récemment "Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés" (Editions de Paris, 2018) et "Bien sûr que si !" (Editions de Paris, 2020)". Dernier livre paru : « Mes chéries - 95 femmes écrivains » (Editions de Paris-Max Chaleil, 2025).

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