Ali Soumaré est tête de liste PS dans le Val d'Oise pour les élections régionales en Ile-de-France.

Le PS présente-t-il un délinquant en Ile-de-France ? Cette question a l’air d’importuner tout le monde. Huchon « s’interroge », Pécresse ne commente pas. Et les accusés se font accusateurs. De surcroît, au vu de mes échanges sur twitter, je crains qu’un certain sens commun ne s’évanouisse. Sens commun ou décence ordinaire, pour prendre une expression popularisée dernièrement par Martine Aubry.

Quels sont les faits de cette polémique ? Francis Delattre et Axel Poniatowski affirment que Ali Soumaré, tête de liste PS dans le Val d’Oise, serait un « délinquant multirécidiviste ». Ils citent, à l’appui de cette accusation, plusieurs condamnations. Ali Soumaré aurait ainsi été condamné en 1999 à six mois de prison ferme, une procédure serait en cours pour des « violences ayant entraîné une ITT de moins de huit jours » commises en mai 2008. Deux autres faits dateraient de 2009 et concerneraient des faits de « conduite sans permis de conduire malgré injonction de restituer le permis de conduire » et « rébellion à agents de la force publique ».

Ali Soumaré a déclaré qu’il porterait plainte pour diffamation[1. Rappelons que le fait, dans une campagne électorale, de mentionner une condamnation, même avérée, peut constituer une diffamation, dans l’hypothèse où les faits rapportés relèveraient de la vie privée. Voir par exemple Paris, corr. 11, section B, 13 février 2003, n° 01/02967. Tout pourrait dépendre, ici, de l’appréciation qui serait portée de la nature privée ou publique des faits commis.], tout comme Jean-Paul Huchon.

Plus précis, l’Express.fr fait état d’un jugement du 13 octobre 2009 du Tribunal de Grande Instance de Pontoise, dont il a pris connaissance, ayant condamné Ali Soumaré pour rébellion à agents de la force publique à deux mois de prison ferme « compte tenu des condamnations déjà prononcées ». Deux faits semblent donc établis, sauf à ce qu’on ne sache pas lire à l’Express : la condamnation du 13 octobre 2009, et l’existence d’autres condamnations.

Au demeurant, la défense plus que pusillanime du PS et de l’équipe Huchon laisse transparaître le malaise. Les voilà qui, soutenus par certains medias, mettent en cause la façon dont Delattre et Poniatowski ont pu avoir connaissance de ces condamnations. Diantre, quelle brillante défense ! Non seulement ils sont incapables d’affirmer simplement que ces accusations sont fausses (on ne leur demande même pas encore de le prouver), mais ils soulignent magistralement que ce n’est effectivement pas grâce à eux que les électeurs seront correctement informés sur ce candidat.

Même Ali Soumaré, sur son blog, ne parvient pas à affirmer que ces accusations seraient fausses. Et les réponses de son équipe de campagne sonnent même comme un aveu de leur véracité. C’est ainsi que, le 20 février au soir, son équipe écrit : « Permettez enfin que l’on s’étonne des libertés prises avec la présomption d’innoncence quant au dernier fait reproché » (sic).

Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour comprendre non seulement qu’une procédure est en cours et que, pour les autres faits reprochés, il n’y a plus de « présomption d’innocence » qui vaille. Soit Ali Soumaré a été condamné pour ces autres faits, soit il a été acquitté. Bon, moi, à leur place, dans ce dernier cas, je ne pourrais pas m’empêcher de le dire.

Il est alors étonnant de lire dans la presse que c’est l’équipe de Valérie Pécresse qui serait « embarrassée ».

Outre le seul fait que l’on puisse présenter au suffrage un candidat apparemment condamné pour des faits graves, je suis sidéré par le traitement de cette affaire et par la confusion morale dans laquelle se noient nombre de mes petits camarades.

1. Bien évidemment, au-dessus de tout cela plane le spectre du racisme, ce qui explique peut-être en partie le silence des medias et la discrétion de Valérie Pécresse. Delattre est, en effet, l’auteur d’une phrase d’une ambiguïté condamnable[2. même si l’on s’amuse d’entendre des critiques émaner de ceux qui volent au secours de Georges Frêche.] sur Ali Soumaré qui est, donc, noir. Et ce seul fait devrait commander une appréciation différente de la situation. Ainsi, un Pierre Kanuty peut expliquer que l’on s’en prend à un homme qui symbolise la « gauche populaire des faubourgs ». Si Kanuty peut difficilement être accusé de racisme, sa présentation n’en est pas moins stigmatisante : la « gauche populaire des faubourgs » sera probablement ravie de constater qu’on ne peut pas lui trouver de meilleur représentant. Quant aux habitants des cités, à ceux qui consentent les efforts nécessaires pour jouer le jeu de la République, ils seront ravis de voir que, lorsque le parti socialiste veut représenter « les quartiers », il ne parvient pas à trouver une « personne issue de la diversité » qui n’ait pas été condamnée à plusieurs reprises. On sortira de la ghettoïsation une autre fois.

2. On m’oppose aussi le cas de Balkany, condamné, condamné à une peine d’inéligibilité, puis réinvesti et réélu. Je peine à comprendre l’utilité de ce qui devrait être un contre-exemple. Si l’élection de Balkany est moralement choquante – ce qui est le cas – celle de Soumaré[4. Si les faits sont bien confirmés.] doit l’être tout autant. J’avais également exprimé ma satisfaction de voir Alain Carignon battu aux législatives. Donc, non seulement je ne crois pas être comptable de l’élection de Balkany, mais le fait que « en face » ils ne soient pas clean ne m’a jamais paru être une raison suffisante pour s’autoriser des dérives.

Les condamnations de chacun doivent légitimement être prises en compte, que ce soit les condamnations de M. Balkany à quinze mois avec sursis, 200.000 francs d’amende, assorties d’inéligibilité, ainsi que les vicissitudes morales de son retour à Levallois, ou que ce soit la condamnation à six mois de prison avec sursis de M. Huchon et 60.000 € d’amende pour prise illégale d’intérêt, dans ses fonctions de président du Conseil régional[5. Confirmée en appel.] ou encore celles d’Ali Soumaré.

3. Vient ensuite la question de l’inéligibilité. Ali Soumaré n’aurait pas été condamné à une peine d’inéligibilité : que viendrait-on donc lui reprocher ? La réflexion me laisse pantois. Personne n’interdit à M. Soumaré de se présenter – même s’il serait bien inspiré, si les faits sont confirmés, de se retirer. Mais le fait qu’il puisse se présenter à une élection n’enlève rien au fait qu’il ait été condamné. Et surtout, les électeurs ont le droit d’être informé d’un trait marquant de la personnalité du candidat. Libre à eux, ensuite, de voter néanmoins pour lui.

Dans d’autres pays, on tombe dans cet excès qu’un homme qui a trompé sa femme ne pourrait être candidat à une élection. On pourrait éviter, en France, de verser dans l’excès inverse, et considérer que des faits de vol aggravé et de violences ne devraient même pas être portés à la connaissance des électeurs… et qu’il serait plus grave, à en lire la presse et mes petits camarades, de les révéler que de les commettre.

Il faut dire aussi que, manifestement, il ne faut pas faire confiance à la presse pour nous informer sur ce coup-là. On l’a pourtant connue plus curieuse, et plus friande lorsqu’un début de polémique éventuelle concernant un membre de la majorité apparaît. Diffuser les informations nécessaires pour que les citoyens puissent voter en connaissance de cause, voilà qui semble pourtant entrer dans sa mission.

4. On m’avance enfin qu’évoquer ces condamnations, ce serait « salir l’honneur d’un homme » et faire peu de cas de la rédemption possible pour tout homme. Mais – si, encore une fois, les faits sont confirmés – Ali Soumaré n’a-t-il pas sali son honneur tout seul comme un grand ? Quant à la rédemption, il ne faut pas la confondre avec le laxisme et la permissivité. Si rédemption il y a, il faut à tout le moins que la personne montre qu’elle en emprunte le chemin. Or certains des faits qui lui sont reprochés sont récents, ce qui semble mal augurer d’une volonté fermement établie de modifier son comportement. Et la rédemption ne signifie pas que l’on passe d’emblée de « l’opprobre » à l’exemplarité que l’on doit attendre d’un élu.

À la fin de ce billet, je m’étonne encore des circonvolutions nécessaires pour affirmer une idée simple : le droit évident pour les électeurs d’être informés sur des faits marquants de la personnalité d’un candidat, afin de voter en toute connaissance de cause. Sans compter le fait qu’une personne encore récemment condamnée « au nom de la République Française » ne serait guère qualifiée pour en devenir un élu.

Article initialement publié sur le blog de Koztoujours.

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