Cet été, après sa rupture, Roland Jaccard a senti le besoin de faire le tri. Il nous emmène errer avec lui autour de livres qui ont marqué sa mémoire (2/10).


  1. Darian Leader : Les promesses des amants

Dans le film de Fritz Lang Le Secret derrière la porte, Celia, une jeune New-Yorkaise, riche et mondaine, s’éprend lors d’un séjour à Mexico d’un architecte, Mark Lempers, qu’elle décide aussitôt d’épouser. Lorsqu’elle le rejoint dans sa vaste demeure de Lavender Falls, elle est troublée par son comportement agressif et, plus encore, par ce qu’elle découvre : chacune des chambres reproduit la scène d’un meurtre célèbre. Mark développe sous ses yeux médusés une théorie selon laquelle c’est l’ambiance d’une pièce plus que la psychologie des personnages qui détermine ce qui va se passer. Il raconte avec un plaisir macabre ce qu’il a mis en scène, mais refuse à son épouse l’entrée de la chambre 7 : elle lui sera toujours inaccessible. Il m’est arrivé d’avoir l’impression que mon studio de la rue Oudinot jouait le même rôle dans ma vie que la chambre 7 dans le film de Fritz Lang.

Lire aussi le premier volet (1/10) : Voyage autour de ma bibliothèque

Darian Leader, en bon freudien, soutient que les histoires d’amour n’existent pas parce que l’amour même est toujours une histoire emboîtée dans une autre histoire. Elle ne fait d’ailleurs pas que se répéter : elle rime. Sa fin se reflète déjà dans son commencement : ce que les amants se répètent au tout début annonce ce qui arrivera au moment de la séparation. Comme dans les labyrinthes antiques, la porte d’entrée et la porte de sortie coïncident. Et c’est précisément ce qu’on chérira le plus chez son partenaire au moment du coup de foudre qu’en fin de compte on supportera le moins au moment de la séparation.

Sous quelque angle qu’on le prenne, Adam et Ève sont bannis du Paradis : il n’y a pas d’autre amour que meurtri ou meurtrier, ni d’autres secrets derrière la porte que ceux qu’on s’invente pour tromper son ennui. Être amoureux, c’est compter jusqu’à un, surtout quand on croit être deux.

  1. Paul-Louis Landsberg : Essai sur l’expérience de la mort

Proche des personnalistes et ami de Jean Lacroix, le théologien catholique Paul-Louis Landsberg, qui avait été arrêté par la Gestapo et interné au camp d’Orianenburg où il mourut d’épuisement en 1944, comparait la condition de l’homme à celle du taureau qui entre dans l’arène et ne sait rien de ce qui l’attend. Concernant le suicide, il écrivait qu’il y a certainement beaucoup plus de personnes qui ne se tuent pas parce qu’elles sont trop lâches pour le faire que de gens qui se tuent par lâcheté. Il trouvait de la grandeur à la morale stoïcienne et lui-même, confia-t-il à Jean Lacroix, portait toujours sur lui du poison.

Avec Schopenhauer qu’il lisait tous les jours afin de se préserver de « l’infection de l’optimisme », il jugeait répugnante et scélérate toute forme de consolation. « Ce jugement, écrivait-il, s’applique aussi à ceux qui vous consolent toujours promptement avec l’idée de la providence et de la bonté divine. » Il voyait un rapport étroit entre le mépris de la mort et la liberté de l’homme, et s’il ne se donna pas la mort, ce fut uniquement parce qu’il refusait de « jeter sa croix. » Il estimait aussi que la sagesse de la vieillesse peut consister à prendre congé en toute liberté, la mort volontaire étant souvent plus humaine et plus riche de sens que la vie. Je m’y prépare doucement, décidé à suivre l’exemple de mon père et de mon grand-père. S’attarder à une table desservie où les mets ne furent pas toujours ragoûtants et les convives amènes, relève d’une inélégance sordide. Quiconque a sondé un tant soit peu l’absurdité du monde, cesse d’en médire pour en rire. Plus le pessimisme s’accroît et plus le comique s’intensifie, ce qui me permet de conclure avec ce mot de Woody Allen : « La différence entre le sexe et la mort, c’est que vous pouvez mourir tout seul sans que quelqu’un se moque de vous. »

  1. Frank Perry : The Swimmer

Peu de films m’ont autant bouleversé que David and Lisa de Frank Perry. J’avais alors vingt ans et je vivais une histoire d’amour qui ressemblait un peu trop à ce que je voyais sur l’écran. Et voici qu’au crépuscule de ma vie, je suis à nouveau dans la peau d’un homme qui se décompose au fur et à mesure qu’il tente de regagner son foyer en nageant de piscines en piscines.

Le film The Swimmer date de 1968 et il n’avait jamais été projeté en France. Burt Lancaster, toujours en maillot de bain, nage, court, retrouve des ex, tente de les séduire. Mais rien n’est plus comme avant ni dans sa tête, ni dans le regard d’autrui. Le moment de vérité est arrivé. Et la vérité n’est jamais drôle. Il faut bien l’affronter une fois : nous sommes nus, personne ne tient vraiment à nous et nous allons mourir.

On peut qualifier le film de fitzgéraldien et ressasser qu’il n’y a pas de seconde chance dans la vie d’un Américain… pas plus que de quiconque. Mais The Swimmer, c’est avant tout un scénario d’une originalité démente porté par un immense acteur, Burt Lancaster. Il ne savait pas très bien ce qu’il faisait dans ce film à l’amertume de moins en moins enjouée, lui le héros triomphant de Tant qu’il y aura des hommes. De même que nous ne savons pas très bien ce que nous faisons dans l’existence, sinon courir à notre perte.

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