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Planète low cost

Cachez ce con de touriste que je ne saurais voir…

Planète low cost
Des touristes chinois sur la plage de Jumeirah à Dubaï, novembre 2018 © PHILIPPE ROYER / Only France via AFP

Fruit de la mondialisation, le tourisme de masse met à la fois en péril l’avenir de notre planète et les merveilles de notre passé. Du Mont-Saint-Michel à Notre-Dame, un numerus clausus s’impose pour préserver nos chefs-d’œuvre en péril.


Si on est toujours le con de quelqu’un, on est aussi, immanquablement, le touriste de quelque part. Telle est la loi d’airain d’un phénomène qui, né dans les élites de l’Europe des Lumières, s’est développé dans la seconde moitié du xxe siècle pour devenir un phénomène mondial : le tourisme de masse. Enfant monstrueux des Trente Glorieuses, celui-ci repose sur la multiplication et le faible coût des moyens de déplacement (train, et surtout avion après 1960), la hausse du niveau de vie moyen, principalement en Occident jusqu’à la fin du xxe siècle, enfin des injonctions « culturelles » qui vous incitent à visiter tel lieu, tel monument ou musée, vendus comme autant de produits de la société de consommation, au moyen d’images standardisées et de slogans parfois drôles, souvent vulgaires. Il est ainsi quasiment impossible d’y échapper, car le tourisme de masse est à la fois une économie et un système très sophistiqués, un produit de la mondialisation heureuse et uniformisatrice.

Nous sommes donc tous, de manière plus ou moins consciente, des acteurs de ce système terrifiant, qui intègre la troupe entière, ses zélateurs comme ses détracteurs. Il n’existe d’ailleurs que peu de contre-solutions, sinon le voyage seul dans une zone à risque (l’aventure donc, avec son lot de dangers), ou l’appartenance au microgroupe des très-très-riches, qui peuvent combiner beauté et rareté, en revenant au petit nombre qui fondait le tourisme il y a deux siècles.

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Le tourisme de masse : du divertissement à tout prix

L’autre différence fondamentale par rapport au « grand tour » du xviiie siècle, c’est qu’alors les voyages formaient la jeunesse, tandis qu’avec le tourisme de masse, le voyage doit distraire, amuser sans peser trop – « on est en vacances, quoi ! » –, bref divertir : l’idéal est ici la combinaison shopping-sport-culture, les trois piliers du vivre-ensemble touristique, phénomène qu’illustrent bien de nouvelles destinations à la mode comme Abu Dhabi ou Dubai. Ce voyage formaté provoque dès lors les mêmes réflexes, les mêmes impressions de « déjà-vu » partout sur le globe : uniformisation des tenues vestimentaires (le short et la casquette), des accessoires (la valise à roulettes) et jusqu’à celle des gestes (le doigt en bas de millions de gens devant la pyramide du Louvre, pour faire une photo amusante…), enfin établissement d’une short list de lieux obligatoires, « qu’il-faut-avoir-vus » et où l’on s’entasse parfois au point de les mettre en danger tout en détruisant le plaisir de la visite… L’apothéose de ce système est la transformation de l’écosystème des zones touristiques : piétonnisation des voies d’accès, restaurants bas de gamme, magasins de souvenirs frelatés made in China, médiations divertissantes (le centurion romain qui vend des pizzas devant le Colisée…), toute une économie low cost qui dévitalise les lieux, les désincarne, jusqu’à favoriser leur transformation en décor de cinéma, dont Venise ou le Marais à Paris sont de tristes exemples. À ce point limite, l’habitant tend à faire partie du décor, non plus comme sujet, mais comme objet.

Des touristes photographient le coucher de soleil depuis l'un des temples d'Angkor, Cambodge, 23 décembre 2016 © Jonathan Fontaine / Hans Lucas / AFP
Des touristes photographient le coucher de soleil depuis l’un des temples d’Angkor, Cambodge, 23 décembre 2016 © Jonathan Fontaine / Hans Lucas / AFP

Toutes ces observations, banales et que tout un chacun a pu expérimenter directement, sont d’autant plus désolantes qu’il n’existe pas de solution face à un système que tout le monde dénonce et que chacun pratique. Qui oserait dire : finissons-en avec le tourisme, sans craindre de se fermer à soi-même les portes du rêve, même frelaté ? Personne, bien sûr. D’ailleurs, comment s’y prendre ? Il faudrait pour cela augmenter sévèrement le prix des billets d’avion et des entrées dans les musées, et créer des obstacles pour réduire sensiblement le nombre de visiteurs… bref déployer une active politique et faire des choix, forcément difficiles à assumer. Personne n’a envie de penser à ces choses compliquées, alors qu’annoncer toujours plus de visiteurs vous donne des ailes : vous voilà tout à la fois capable de faire de l’argent et vecteur de la « démocratisation culturelle » ! La France pays le plus touristique du monde, cocorico.

Ni plus ni moins qu’un juteux modèle lucratif

En tarissant les deux extrémités de la chaîne commerciale – pas de client, pas de destination –, la Covid-19 a résolu le problème de manière radicale. Agissant comme un bain révélateur, la pandémie offre la photographie crue de notre situation : elle fait apparaître en négatif la rentabilité d’un système que chacun alimente et qui, tout en faisant vivre beaucoup de monde autour de lui, enrichit également musées et monuments, leur offrant des marges de manœuvre financière exceptionnelles : les travaux, les acquisitions, les expositions… s’en trouvent dès lors comme dopés, tandis que ces « recettes propres » plaisent aux comptables qui nous dirigent, parce qu’elles permettent de réduire les dotations des établissements concernés. A contrario, trois mois d’inactivité se soldent par des dizaines de millions d’euros de pertes. Au Louvre, où plus de 70 % des visiteurs sont d’origine extra-européenne, à Versailles (80 %) ou au Mont-Saint-Michel, la chute est vertigineuse. Comme un sprinter arrêté net dans son élan sans fin vers la ligne d’horizon… Surgit alors la double question-Covid : comment faisait-on avant ? comment va-t-on faire maintenant ?

Le tourisme de masse, c’est le massacre de la sensibilité

Prenons le cas de Notre-Dame, fermée à cause de l’incendie d’avril 2019, fruit non d’une situation incontrôlable, mais de notre superbe négligence : avant le drame, le monument était visité chaque année par 12 millions de personnes, un record voisin de celui de Disneyland Paris, chiffre si élevé qu’il est proprement absurde. Ramené au temps d’ouverture de l’édifice, cela signifie que ces visiteurs, pour la plupart, n’ont fait qu’un bref passage (de l’ordre de quelques minutes) dans la cathédrale, dont on connaît l’intérieur sombre et peu décoré, avant de ressortir sans avoir eu le temps de s’en apercevoir. Le tout gratuitement, et souvent casquette vissée sur la tête ou sac sur le dos. On est loin de la foi qui a élevé ces temples à l’âge gothique : à l’élan vertical vers le ciel, promu par cette architecture subtile, a succédé un parcours très horizontal, disons au ras du sol. L’historien Michel Pastoureau a récemment provoqué un beau tollé en proposant d’aller jusqu’au bout de la logique et de transformer Notre-Dame en musée. Humour ou provocation, la question méritait d’être posée. À la suite des déclarations malheureuses de M. Macron, on a beaucoup glosé sur la forme de la future flèche. Question pittoresque, mais vaine. Il importe en revanche de se demander dès à présent ce qu’on fera des millions de visiteurs, si jamais ils reviennent, demain à Notre-Dame ? La grande restauration actuelle aboutira-t-elle à un simple retour à la case départ ?

L’espérance d’un « monde d’après » pour le tourisme

Sortons des chiffres, pour reposer la question à nouveaux frais, si l’on ose dire : jusqu’à quel point le tourisme de masse détruit-il le sens des lieux qu’il investit ou profane (rayez la mention inutile) et jusqu’à quel point devons-nous l’accepter ? La réponse est difficile, car elle implique deux choses que notre époque déteste : hiérarchiser et éduquer. Hiérarchiser, non entre les touristes, voilà l’impossible solution, mais entre le monument et les touristes. Qui commande ? C’est l’unique barrage possible à la folie du nombre : l’œuvre passe d’abord, et ce sont ses exigences qui doivent nous guider. Cette solution, qui s’appelle le numerus clausus, existe déjà dans certains hauts lieux touristiques très fragiles : elle demande aux responsables de s’organiser et aux touristes de prendre leur temps – l’œuvre sera in fine une récompense et non un dû. Éduquer, car si l’on ne croit pas à l’éblouissement stendhalien, on doit tâcher de faire comprendre, de proposer un dispositif de médiation qui élève le spectateur plutôt que d’accueillir les touristes comme ils viennent. Ne pas traiter les masses visiteuses comme un chiffre, que l’on pousse toujours plus haut et qui éblouit les nigauds, mais comme un public qui doit être formé pour pouvoir, peut-être, ressentir un peu de la magie de l’art. Le tourisme de masse, c’est le massacre de la sensibilité, sensibilité qui passe par le silence, parfois aussi par une certaine décence face à l’œuvre. Question d’éducation, là encore.

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Enfin, d’un point de vue moins métaphysique, il faut lutter contre la concentration qui est, dans l’ordre touristique, comparable à celle de l’économie libérale : si musées et monuments maillent en effet les territoires de notre pays en profondeur, ce sont toujours les mêmes lieux qui attirent les hordes et qui, partant, sont saturés, dans un cercle vicieux qui s’autoalimente. Casser cette logique demandera beaucoup d’énergie et patience. Cependant, dans cette entreprise, la Covid-19 est paradoxalement providentielle : gageons en effet que la situation ne va pas revenir de sitôt « à l’anormale ». C’est donc le bon moment pour penser différemment et s’organiser mieux : on peut même surfer sur l’air du temps, puisque avec le retour du patrimoine de proximité, nous voilà en circuit court. En somme, nous pouvons sauver en même temps l’avenir de la planète et les innombrables merveilles héritées de notre passé.

Juin 2020 – Causeur #80

Article extrait du Magazine Causeur


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Maître de conférences à l’université de Paris IV-Sorbonne et à Sciences-Po, spécialiste de l'architecture et de l'urbanisme en France à l'âge moderne (XVIe-XVIIIe) et historien de Paris, Alexandre Gady, 40 ans, défend le patrimoine par tous les moyens existants, notamment dans la revue Commentaire et à titre de vice-président de l’association Momus.

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