Home Édition Abonné Quand une pseudoscience recycle les mythes raciaux


Quand une pseudoscience recycle les mythes raciaux

Quand une pseudoscience recycle les mythes raciaux
Manifestation contre le racisme et les violences policières, Berlin, 27 juin 2020 © Stefan Boness / Ipon / SIPA. 00969684_000007

Les notions de racisme systémique et de suprématie blanche s’appuient sur une pseudoscience qui n’a jamais fait ses preuves: celles des “préjugés inconscients” ou “implicites”. Anatomie d’une imposture.


L’histoire nous l’a appris, quand on rapproche les concepts de science et de race, cela finit mal : l’objectivité scientifique est toujours trahie et l’humanité livrée à ses pires démons. Cette leçon n’a pas empêché la création d’une nouvelle science raciale, celle des préjugés inconscients ou implicites (en anglais « unconscious » ou « implicit bias »). Cette prétendue science, qui fait fureur depuis vingt ans dans le monde anglophone, est l’une des pierres angulaires des notions de « racisme systémique » et « suprématie blanche » qui, aujourd’hui, justifient à leur tour les revendications les plus exorbitantes des militants #BLM ou des partisans de la famille Traoré – ou encore ces accusations que les Blancs bien-pensants lancent à l’encontre d’autres Blancs par pur pharisaïsme. Car cette science prétend montrer que le racisme anti-Noirs est présent chez presque tous les Blancs, à leur insu, et que c’est ce racisme infiniment subtil qui, plus que tout facteur purement économique ou social, ferait des Noirs des citoyens de deuxième classe. La puissance des préjugés en question serait proportionnelle à leur quasi-invisibilité et leur influence apparemment néfaste resterait presque indétectable si, miraculeusement, un test psychologique n’avait été inventé pour la révéler au grand jour.

La science (raciale) pour tous

En 1998, deux psychologues américains, Mahzarin Banaji et Anthony Greenwald, dévoilent au monde un nouvel outil censé mesurer avec exactitude les préjugés inconscients que nourrit chaque sujet humain à l’égard des différentes catégories de personnes victimes de discrimination. Le « test d’association implicite » ou « TAI » est l’objet d’un matraquage publicitaire avant sa validation scientifique, mais ses inventeurs, se croyant à l’aube d’une révolution, ne peuvent pas se contenir. Banaji va jusqu’à comparer l’invention du TAI à celle du télescope, dans la mesure où il perce l’obscurité nocturne des processus mentaux inconscients. L’emballement des médias est immédiat et le TAI ne tarde pas à devenir un des tests les plus influents en psychologie. S’il peut prendre différentes formes selon le type de discrimination (handicap, poids, âge…), c’est le TAI « race Noir-Blanc » qui est mis en avant. Ce test est disponible en ligne dans une variété de langues sur le site Project Implicit de l’université de Harvard dans. N’importe qui peut le passer et des millions de personnes l’auraient déjà fait. Le texte d’introduction affirme sans ambages qu’il « révèle que la plupart des gens ont une préférence automatique pour les personnes blanches par rapport aux personnes noires. »

A lire ensuite: Parlez-vous woke?

Le test vise à mesurer, à travers une série d’exercices, le temps que prend chaque participant à associer des concepts positifs ou négatifs avec des visages noirs ou blancs. Quand un individu prend plus de temps – mesuré en millisecondes – pour associer des concepts positifs avec des visages noirs qu’avec des visages blancs, il est considéré comme ayant une préférence implicite pour les Blancs. Il a, au fond de son cœur, des préjugés anti-Noirs. La théorie des préjugés implicites souligne un message utilement contradictoire : elle absout l’individu blanc, qui est inconscient de sa préférence, mais elle culpabilise l’ensemble des Blancs qui sont tous des pécheurs. Simultanément, le TAI apporte la rédemption à ses thuriféraires blancs qui sont lavés de leur propre culpabilité en mettant à nu celle des autres. Le succès monstre du TAI et de la notion de préjugés implicites est le résultat d’une conjonction infiniment commode entre une théorie (non validée) et un besoin politique. Si les inégalités sociales entre les Noirs et les Blancs persistent, malgré l’adoption de législation égalitaire, le TAI montrerait que c’est toujours la faute des Blancs racistes. Soyons clairs : que des préjugés mal assumés puissent exister chez certaines personnes et trouver l’occasion de s’exprimer ici et là, c’est sûr. Mais le fond de cette doctrine est que le biais anti-Noirs est constamment présent chez presque tous les Blancs. Dans une vidéo récente qui se regarde comme une autocritique, le prince Harry, sous la coupe de sa femme, la starlette bien-pensante Meghan Markle, déclare du haut de son autorité scientifico-royale que les préjugés inconscients constituent une force réelle et agissante.

Sauf que rien n’est moins certain. En fait, le TAI n’a jamais pu satisfaire aux normes scientifiques de base. D’abord, son taux de reproductibilité – la capacité d’une expérience à donner des résultats comparables chaque fois qu’elle est conduite dans les mêmes conditions – est inférieur au minimum requis. Ensuite, le supposé lien, chez un individu donné, entre son score au test et son comportement n’a pas été établi. Autrement dit, la présence de préjugés implicites chez un sujet ne correspond pas nécessairement à un comportement raciste. Pour gonfler leurs résultats, des partisans du TAI ont compté non seulement des scores élevés de personnes dont le comportement semblait défavoriser les membres d’un groupe minoritaire, mais aussi ceux de personnes dont le comportement semblait les favoriser – sous prétexte que ces individus essayeraient délibérément de compenser leurs préjugés… Et puis, que faire du fait qu’un certain nombre de Noirs ont des scores indiquant une préférence pour les Blancs ? La solution consiste à supposer que beaucoup de Noirs ont tellement internalisé le racisme qu’ils ont une préférence innée pour les Blancs. Cette supposition toute politique évite de mettre en question l’efficacité du TAI et exclut la recherche d’autres explications, par exemple la nature particulière des tâches cognitives en question.

Depuis son lancement, des spécialistes ont révélé les problèmes méthodologiques du TAI dans de nombreuses études et méta-analyses (une analyse globale d’un grand nombre d’analyses déjà publiées). Leurs conclusions ont été résumées et révélées au grand public par une série de publications dans la presse américaine en 2017[tooltips content=”Jesse Singal, Psychology’s Favorite Tool for Measuring Racism Isn’t Up to the Job, New York Magazine, 11 janvier 2017 ; Heather MacDonald, Are We All Unconscious Racists?, City Journal, autumn 2017 ; Olivia Goldhill, The world is relying on a flawed psychological test to fight racism, Quartz, 3 décembre 2017 ; Jesse Singal, The Creators of the Implicit Association Test Should Get Their Story Straight, New York Magazine, 5 December 2017″](1)[/tooltips]. En 2013, Banaji et Greenwald, dans leur best-seller, Blind Spot, affirment qu’il existe un lien indéfectible entre préjugés inconscients et comportement préférentiel[tooltips content=”Blind Spot: Hidden Biases of Good People, Delacorte, 2013.”](2)[/tooltips]. En 2015, ils sont obligés d’admettre que l’existence d’un tel lien est « problématique ». Pourtant, contre toute logique, le poncif des préjugés implicites continue à faire fureur. Pourquoi ? Le TAI représente un business juteux pour des hordes de consultants. Il a été vendu aux universités pour convaincre les étudiants blancs qui se croient « postracistes » qu’ils sont toujours aussi racistes que leurs ancêtres. Il a été vendu aux DRH, à commencer par ceux de la Silicon Valley, pour convaincre leurs salariés qu’ils ont besoin de formations pour les rendre moins racistes. De même, pour les forces de l’ordre et les fonctionnaires. Curieusement, les études scientifiques montrent que ces formations ne marchent pas et peuvent même avoir des effets négatifs. Surtout, sur le plan politique, il est plus facile de tout mettre sur le dos des méchants Blancs que de s’attaquer aux vraies racines socioéconomiques des inégalités.

Conférence de la chercheuse Jennifer Lynn Eberhardt au Bates College (Maine), 10 janvier 2020 © Andrea Kehn / AP / SIPA.
Conférence de la chercheuse Jennifer Lynn Eberhardt au Bates College (Maine), 10 janvier 2020 © Andrea Kehn / AP / SIPA.

Crise ? Quelle crise ?

La contrepartie des préjugés inconscients chez les Blancs est le concept de « microagressions », c’est-à-dire les agressions subtiles dont les Noirs seraient constamment les victimes dans la vie quotidienne. Ce concept a été inventé en 1973 sous le nom de « micro-iniquité » pour décrire des propos et gestes triviaux par lesquels les Blancs – souvent à leur insu – feraient ressentir aux Noirs leur statut de dominés. Ici, la grande vedette est la chercheuse de Stanford, Jennifer Eberhardt, qui a publié un livre grand public en 2019 proclamant l’existence d’une « nouvelle science de la race et de l’inégalité »[tooltips content=”Biased: The New Science of Race and Inequality, Heinemann, 2019″](3)[/tooltips]. Soulignant le rôle de l’inconscient dans le racisme, ce volume ignore superbement tous les problèmes soulevés par le TAI. De plus, les expériences censées démontrer l’ubiquité des microagressions se révèlent peu probantes. À partir de scènes de feuilletons télé, la chercheuse a fait faire des montages omettant certains personnages. Des sujets sont invités à juger du respect montré envers ces personnages invisibles par les autres en fonction des gestes et des paroles de ceux-ci. Le résultat ? Les personnages noirs seraient moins respectés que les blancs. En réalité, sur les six catégories de manque de respect, une seule, celle du non-verbal, donne des résultats négatifs pour les Noirs, et même là l’effet est maigre. En 2014, la chercheuse a consacré une étude, très médiatisée, aux policiers d’Oakland, en Californie, censée montrer que, au cours de contrôles routiers, ils traitent les conducteurs noirs avec moins de respect que les conducteurs blancs. Cette fois, elle a créé huit catégories de manque de respect, avec des différences plus que ténues : un policier qui dit « Pourrais-je… » (« Could I… ») serait discourtois, tandis que « Vous pourriez » (« You could ») serait courtois. Le plus malpoli consiste à demander au conducteur de garder les mains sur le volant. Eberhardt elle-même a qualifié ces différences de « subtiles » et « pas vraiment discourtoises »[tooltips content=”Heather MacDonald, « Conjuring disrespect », City Journal, summer 2017 ; Jesse Singal, « How Biased Are We, Really? », Reason, July 2019.”](4)[/tooltips] . Il est clair qu’elle s’est fixé l’objectif de prouver que des préjugés anti-Noirs sont à l’œuvre dans toutes ces situations, quelle que soit la faiblesse des éléments probatoires. Comment nous faire croire qu’une société connaît une véritable « pandémie » de racisme, quand la montagne scientifique accouche d’une souris aussi chétive ?

A lire ensuite: Le maccarthysme passe à gauche

L’immense avantage du concept de microagression est que toute victime potentielle peut interpréter n’importe quelle interaction comme un affront personnel. C’est à l’image même de l’erreur d’Eberhardt. Car un des préjugés qui vicient la recherche scientifique autant que le jugement humain est le « biais de confirmation », à savoir la tendance à ne retenir que les informations qui confirment une idée préconçue. D’ailleurs, toutes les erreurs scientifiques se situent ici dans le contexte d’une crise plus généralisée, celle dite « de la reproductibilité », qui touche toutes les disciplines, mais surtout celle de la psychologie sociale[tooltips content=” Stuart Ritchie, Science Fictions: Exposing Fraud, Bias, Negligence and Hype in Science, Bodley Head, 2020 ; Peggy Sastre, « Pourquoi déteste-t-on les stéréotypes ? », Slate, 15 mars 2019.”](5)[/tooltips]. Comme dans le cas du TAI, on a trouvé difficile, voire impossible, de reproduire les résultats d’un très grand nombre d’expériences dont les résultats ont été annoncés au monde avec fracas par leurs auteurs et qui ont contribué à la formulation de théories et parfois de politiques influentes. Cerise empoisonnée sur le gâteau pourri : certains chercheurs antiracistes proclament que la notion d’objectivité est un mythe inventé par les Blancs pour asseoir leur domination sociale.

Il est grand temps d’enterrer cette « nouvelle science de la race ». Dans Les Perses d’Eschyle, nous apprenons « qu’aucun mortel ne doit pousser trop loin son arrogance ; quand elle mûrit, la démesure produit l’épi de l’aveuglement, dont la moisson ne donne que des larmes »[tooltips content=”Traduction de René Biberfeld.”](6)[/tooltips]. Que tous ces savants présomptueux qui prétendent jouir de la prérogative divine en lisant jusque dans le tréfonds de nos âmes soient punis pour leur arrogance par leur bannissement à vie des sphères de l’éducation, de l’entreprise et de l’État.

Septembre 2020 – Causeur #82

Article extrait du Magazine Causeur


Previous article La France présidente?
Next article Quand Louise Brooks rencontre Pabst à la gare de Berlin
est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération