Le très libéral site Contrepoints publie un texte de Bill Bonner sous-titré: « Mieux comprendre comment le protectionnisme favorise des groupes au détriment des intérêts des individus ». En cause, la mesure prise par le président Trump sur les panneaux solaires et les lave-linge. L’administration américaine avait été saisie par le fabricant américain de lave-linge Whirlpool, qui subissait la concurrence abusive et illégale des coréens LG et Samsung. S’appuyant sur la recommandation de l’International Trade Commission (comprenant des élus démocrates et républicains), la douane américaine a aussitôt taxé à 20 % le premier million de lave-linge importés (puis à 50 % au-delà). Le patron de Whirlpool a salué « une victoire pour les travailleurs américains et aussi les consommateurs », et a promis des embauches industrielles dans le Midwest et les Appalaches.

L’argent ne fait pas le Bonner

Qui est Bill Bonner et que prétend-il ? Bill Bonner est un Américain, président-directeur de la société Agora Inc., une grosse entreprise de bulletins d’informations financières dont le siège social est situé à Baltimore. Il est le créateur de la Chronique Agora, une lettre d’information financière vendue dans le monde entier. Et donc un agent d’influence. Il flatte son lectorat en diffusant des jugements qu’il fait passer pour du bon sens. Et qui en sont parfois (notamment sur la dette).

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Bill Bonner assure que les taxes douanières « pèseraient sur les individus et ne rendraient pas le commerce plus équitable. Elles ne feraient qu’avantager de petits groupes d’intérêt ». Il critique aussi « les baisses d’impôts votées par le Congrès, en plus des dépenses pour la défense, les infrastructures et l’aide sociale, [qui] provoqueront à coup sûr une catastrophe budgétaire ». Et « les politiques commerciales protectionnistes [qui] feront augmenter les prix à la consommation ». Il oublie d’ajouter, pour faire bonne mesure, un autre poncif anti protection : le risque supposé de « guerre protectionniste mondiale », faite de rétorsions successives sans fin.

Suit une parabole sans intérêt de type smithien sur « le boulanger [qui] fait du meilleur pain que le plombier. […] En échangeant l’un avec l’autre, ils terminent tous deux plus riches que s’ils n’avaient rien fait. Restreindre le commerce avec des tarifs et des réglementations, en revanche, produit des gagnants et des perdants… et appauvrit la société ». Indigent…

On ne doit pas opposer les travailleurs aux consommateurs

Bill Bonner transpose (approximativement) son cas de plombier à l’ensemble des Etats-Unis: que compteraient les 28 000 salariés de Whirlpool aux États-Unis face aux centaines de millions d’Américains qui utilisent des machines à laver ? Il oublie simplement toute la filière en amont (composants) et en aval (distribution); il oublie aussi que chaque emploi a un effet multiplicateur de quatre ou cinq (famille, proximité); il oublie encore que ceux qui travaillent dans la filière le font tous les jours et que l’on achète un lave-linge tous les six à dix ans…

Il n’est pas faux de dire que « les consommateurs […] cherchent la meilleure qualité au prix le plus bas, […] qu’une concurrence libre permet de détecter quelle est la meilleure affaire et dirige les ventes et les profits vers le producteur le plus efficace ». Mais ceci, depuis la mondialisation de masse, est devenu totalement relatif. Il existe désormais une légitimité in se à la défense de l’appareil productif national.

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Le but de l’économie (que personne ne rappelle plus jamais !) n’est pas l’importation, ni même l’exportation, même si dans ces deux faces le commerce mondial n’est pas illicite; mais elles ne doivent pas provoquer les déséquilibres que l’on voit actuellement et qui auront des résultats cataclysmiques à terme. Que ceux qui sont pour un libre-échangisme total sans règles ni légitime défense nous disent comment rendre laborieuses, prospères, dignes, libres, justes et sereines nos sociétés. Allô… ?

On conclura qu’on ne doit pas opposer les travailleurs aux consommateurs : car les chômeurs des activités productives ruinées par les importations abusives ne consomment pas ; leur perte de pouvoir d’achat crée une dépression exponentielle. Et les consommateurs encore solvables financeront les aides sociales alourdies. Cher lave-linge…

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