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Blues, Jazz, Rock, c’est pas du Ghetto !

"Appropriation culturelle" : au tour de la musique

Blues, Jazz, Rock, c’est pas du Ghetto !
Les Rolling Stones au Earls Court Exhibition Centre de Londres, accompagnés sur scène par Billy Preston, le "cinquième Beatles", mai 1976. © Mirrorpix/Leemage

Le déboulonnage des statues a relancé le procès en appropriation culturelle qui prétend que les musiciens blancs auraient pillé le patrimoine noir. Mais en musique, de Debussy aux Rolling Stones, l’appropriation est la norme.


En 2017, Sophie Fontanel publiait dans L’Obs un article intitulé : « Les tresses de Bo Derek ».  L’actrice apparaissait dans Elle, le film de Blake Edwards, la chevelure entièrement nattée à la mode ancestrale des Africaines. La journaliste se demandait déjà comment une starlette hollywoodienne avait l’audace d’arborer ce symbole de l’oppression. C’est ainsi qu’a débarqué en France la notion d’appropriation culturelle.

Mea Culpa à la chaîne

Ensuite, tout est allé très vite. Et depuis le meurtre de George Floyd à Minneapolis, pas un jour ne se passe sans un déboulonnage de statues d’« oppresseur colonialiste », de mea culpa à la chaîne et de génuflexions. Résultat : un come-back fulgurant du procès en appropriation culturelle, jusque sur le plateau de Cyril Hanouna où Gilles Verdez invente un rap né en Afrique. On avait eu un avant-goût en avril 2019, quand la Ligue de défense noire africaine avait empêché la représentation des Suppliantes, la tragédie d’Eschyle, où des acteurs étaient grimés en noir. Le fameux blackface. Ce fut une véritable bataille d’Hernani dans le milieu universitaro-artistique. Tout cela sur fond d’idéologie indigéniste.

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Le premier blackface de l’histoire du théâtre fut un « whiteface » : l’Othello de Shakespeare, interprété par des Blancs, les Noirs ne courant pas les rues dans l’Angleterre élisabéthaine. Il n’y eut semble-t-il aucune manifestation devant le théâtre du Globe.

Aujourd’hui, voilà les Stones accusés à leur tour d’appropriation culturelle. D’ailleurs, ils le revendiquent. Les petits British de la banlieue de Londres ont grandi avec l’idée que le blues était une croisade sacrée, ils ont voulu faire leur cette musique de révolte et de désespoir. Peut-être résonnait-elle aux oreilles de ces garçons nés sous les bombes du Blitz. Les tragédies sont universelles. Traité de voleur d’âme, Keith Richards fut si estomaqué qu’il balbutia : « Personne n’est plus noir que moi », réponse qui l’a disqualifié auprès de certains.

Nouvelle doxa : l’obsession de l’origine

Quand on nous accusait de racisme, moi ou d’autres, on répondait par cet argument imparable : j’ai passé trente ans de ma vie à essayer de décrypter les géniaux plans blues de Lightnin’ Hopkins, rêvé de chanter comme le grand Ray Charles et de tutoyer les étoiles comme l’immense Charlie Mingus. Tel Nino Ferrer qui chantait Je veux être noir, notre amour pour le blues, croyions-nous, ne pouvait que nous absoudre d’un tel péché.

Avant que les Stones fassent sa gloire, Muddy Waters était peintre en bâtiment. Deux ans après leur premier album, il s’offrait une flottille de Cadillac et tournait dans toute l’Europe. Et cela est vrai pour tous les bluesmen. Mais peu importe. Peu importe si les jazzmen noirs rejetaient le blues quand les rockers, eux, le découvraient.

L’histoire de la musique populaire n’est faite que d’appropriations culturelles en tout sens.

L’Art est à l’image de la vie, il est complexe et surprenant. Il n’y a pas de musique pure. Cette obsession de l’origine, cette phobie du mélange, ce refus des influences étrangères fait plutôt penser au nazisme qu’aux amoureux du rock. Pourtant, c’est la nouvelle doxa.

L’appropriation culturelle est la norme

On peut dire que c’est Debussy qui a inventé le jazz en 1908. Il s’est inspiré du cake-walk, petites pièces musicales jouées par des esclaves qui parodiaient avec talent la musique et des mœurs blanches. Le « rythme blanc » des cake-walks fut repris un demi-siècle plus tard par les grands pianistes de ragtime, Scott Joplin et Jelly Roll Morton. Le jazz serait donc une musique de Blancs ? De quoi faire bondir les critiques de Télérama.

Quant au blues, il puise ses racines dans la musique celtique, et les Irlandais ne sont-ils pas les nègres européens ? L’usage de l’ambiguïté majeur/mineur, de la quinte diminuée, de la fameuse blue note (le diabolus in musica du Moyen Âge occidental), tout cela vient d’Europe.  Comme les compositeurs ashkénazes qui, à Broadway, écriront le répertoire de tous les jazzmen, Coltrane inclus.

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Il y a pléthore d’exemples, mais finissons avec le symbole du reggae et des fumeurs de joints : Bob Marley, devenu Bob Marley quand son producteur Chris Blackwell l’a convaincu de « blanchir » son reggae à coups de pop music. D’ailleurs, le reggae lui-même est d’une ascendance douteuse : polka, mazurka, scottish, quadrille, les musiques blanches coloniales ont engendré son ancêtre, le mento.

Finalement, l’appropriation culturelle n’est peut-être pas là où on le croit.

Le noir n’est jamais assez noir

Le tissu wax, si prisé des modeuses et des actrices qui manifestent pour Adama ? Inventé et exporté par les Hollandais. Les dreadlocks, la coiffure des rastas et des zadistes ? Ça vient de la Bible, livre de chevet des rastas : « Le rasoir ne passera pas sur sa tête. » « Tire sur ton joint pauvre rasta. Et inhale tes paraboles », chantait le grand Serge qui avait encore une fois tout compris.

La nouvelle lubie des producteurs de cinéma est de faire jouer des rôles de Blancs par des Noirs. Tout le monde se souvient de l’interprétation, d’ailleurs assez médiocre, de Knock par Omar Sy. Morgan Freeman jouera le rôle de Lemmy, le chanteur culte et sulfureux du groupe Motörhead connu pour ses positions alt-right et ses collections de memorabilia nazies.

Mais noir n’est jamais assez noir. Maintenant, c’est Nina Simone. Zoe Saldana, choisie pour incarner la grande chanteuse, interprète à ses heures de Brel et des Bee Gees, est trop métissée, pas assez négroïde. Les acteurs sont soumis à des nuanciers. Comme le papier peint.

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Les réacs ont raison. « C’était mieux avant. » Quand les emballages Oncle Ben’s ou Banania, (un hommage aux zouaves qui ont combattu pour la France en 1914) ne choquaient personne, quand Miles Davis et Juliette Gréco filaient le parfait amour dans les caves de St-Germain-des-Prés, qui était d’ailleurs le refuge de nombreux artistes américains, noirs ou blancs. Quand dans la foule ivre de joie à la Libération des soldats noirs faisaient virevolter les petites Frenchies.

Quand Charlie Parker demandait à Ravel de lui apprendre l’harmonie traditionnelle, quand Hendrix jouait avec deux jeunes Anglais après avoir écumé le Chitlin’ Circuit blues du Sud américain. Debussy, Gershwin, Joséphine Baker, les Stones ont été des passeurs, montrant au monde le génie noir. Mais tu n’as plus le droit. Le procès en appropriation culturelle, c’est la fin de toute création. Bien sûr, on ne reprochera jamais à un rappeur noir d’utiliser, sans les citer, des samples de musique classique ni à Pharrell Williams d’emprunter sans le dire le chapeau monté de la police canadienne. C’est cela le privilège blanc : fermer sa gueule et trouver ça cool. Puisqu’il n’a même plus le droit d’admirer qui il veut.

Été 2020 – Causeur #81

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain et musicien.

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