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L’enfer, c’est les zones

Les paysages s'effacent devant la multiplication des atroces zones commerciales

L’enfer, c’est les zones
La zone commerciale de Plan de Campagne (Bouches-du-Rhône) © Boris Horvat/ AFP

Des hôtels sans nom ni réceptionniste trônent tristement au milieu des fast-foods et des parkings d’hypermarchés. Cette absence de paysage est le lot de nos zones commerciales en périphérie des villes.


Un jour ou l’autre, cela devait lui arriver.

Il venait d’ouvrir les yeux dans une chambre d’hôtel réduite à sa plus simple expression. Vraiment très simple, pour le coup. S’il y avait bien un écran plat sur le mur d’en face, la chambre était en revanche dépourvue de salle de bain et de toilettes, n’offrant qu’un simple lavabo. Il était manifestement dans un de ces hôtels low cost désormais présents dans toutes les périphéries. Des hôtels sans réceptionniste où le seul interlocuteur est une machine. Idéal pour les familles nombreuses sur la route des vacances et les couples adultères… Beaucoup moins quand il est impossible de se rappeler son propre nom et de se souvenir d’où on vient et où on va.

Avait-il roulé trop longtemps ? S’était-il trompé de direction sur l’autoroute et, épuisé, avait-il pris en désespoir de cause la première sortie ? Avait-il fait dans la nuit une sorte de micro-AVC qui l’avait rendu amnésique ou se remettait-il d’une cuite, bien qu’il ne ressente aucun des symptômes classiques de la gueule de bois ?

On comprend ce qu’est un paysage quand le paysage n’existe plus

Il lui vint à l’esprit que lorsqu’on ne sait plus où on est, on ne sait plus qui on est. Ce n’était pas seulement parce qu’un examen rapide de sa veste lui avait fait comprendre qu’il avait perdu ses papiers et son smartphone, mais aussi et surtout parce que « le territoire est synonyme d’identité. On parle souvent des racines d’ailleurs, pour référer à un individu, et le situer ainsi au milieu d’une tradition. Dis-moi d’où tu viens je te dirai qui tu es, en quelque sorte [tooltips content=”Les citations sont extraites de Non-Lieux : introduction à une anthropologie de la surmodernité, de Marc Augé, « La librairie du xxie siècle », Le Seuil, 1992.”](1)[/tooltips]. »

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Il fouilla à nouveau dans sa veste à la recherche du reçu, il le trouva, mais à part un numéro qui correspondait au code pour ouvrir la porte de la chambre et un message de bienvenue mal imprimé, aucun indice géographique ne pouvait l’aider. Il eut un bref regret en songeant aux vrais hôtels, ces deux étoiles près des gares ou dans de petites rues tortueuses. Ces hôtels qui avaient encore cette chose si précieuse : un nom. Proust avait bien raison : « Nom de pays : le nom. Nom de pays : le pays. » S’il n’y avait plus de nom, il n’y avait plus de pays.

Oh, c’était des noms banals, pourtant : hôtel de la Gare, hôtel Terminus, hôtel de l’Évêché, hôtel de la Préfecture, mais au moins, c’étaient des noms, des noms qui renvoyaient à des lieux et là où il y avait des lieux, il y avait forcément des gens, des gens qui vivaient d’une vie encore un peu humaine : « dans les villes et les villages tels qu’ils se présentaient sous la Troisième République, [où] sont regroupés un certain nombre de cafés, d’hôtels et de commerces non loin de la place où se tient le marché quand la place de l’église et celle du marché ne se confondent pas. »

Il alla à la fenêtre de sa chambre. Elle donnait sur le parking de l’hôtel. Il n’y avait que trois voitures mais, avec les plaques minéralogiques qui ne comportaient plus les numéros des départements, sauf dans un petit rectangle bleu où ils étaient à peine lisibles, comment savoir où il avait atterri ? Et encore, cela aurait-il suffi ? Il n’était pas dans un endroit où on vivait, mais simplement où on passait.

Il sortit et la première chose qu’il se dit, c’est qu’il n’y avait plus de paysage. On comprenait finalement ce qu’était un paysage quand le paysage n’existait plus. Tuiles ou ardoises, briques ou colombages, prairies ou causses, montagnes ou plaines ?

Ici, on entendait juste les voitures et les camions filer sur l’autoroute et autour de lui, ce n’était que de grands parallélépipèdes sans style. Seules les enseignes lui étaient connues : il y en avait une où l’on pouvait acheter des salons en cuir, une autre qui promettait tous les équipements imaginables s’il lui venait l’idée saugrenue de faire du sport, une autre encore où l’on pouvait monter soi-même du mobilier scandinave, car maintenant le consommateur devait tout faire lui-même y compris se servir son essence dans la station-service qui était visible à une centaine de mètres.

Et, trônant au milieu de cette architecture du néant, l’hypermarché et ses rangées de caddies.

Un décor démultiplié à des milliers d’exemplaires dans toute la France

Seuls les endroits où l’on pouvait se nourrir tentaient parfois de se distinguer. Il y avait ce restaurant de viandes grillées qui essayait dérisoirement de prendre des allures de ranch ou cet autre qui voulait ressembler à un pub irlandais, mais avait plutôt quelque chose d’un décor pour téléfilm à petit budget. Et puis, bien sûr, les fast-foods qui eux ne faisaient même pas l’effort de se distinguer puisqu’ils jouaient au contraire de leurs enseignes toutes identiques, que l’on soit du côté de Saint-Amand-Montrond ou sur les Champs-Élysées, comme d’un argument rassurant pour qui détestait la surprise et voulait que le double cheese ait le même goût de Dunkerque à Tamanrasset.

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La peur de passer pour un fou le retenait de demander près de quelle ville on était aux rares êtres humains présents en cette heure matinale : deux vigiles, le chauffeur d’une arroseuse en gilet jaune, une fille fatiguée qui servait directement les automobilistes au comptoir d’un drive in. Oui, c’était bel et bien dans une zone commerciale, « où l’habitué des grandes surfaces, des distributeurs automatiques et des cartes de crédit renoue avec les gestes du commerce “à la muette”, un monde ainsi promis à l’individualité solitaire, au passage, au provisoire, à l’éphémère. »

Il erra, perdu dans un décor à la fois étrange et familier, parce qu’il était démultiplié à des milliers d’exemplaires identiques à travers tout le vieux pays. Depuis combien de temps était-il impossible d’entrer dans la moindre ville française sans être obligé de passer par ces glacis sinistres qui les cernaient et les vampirisaient de plus en plus ? Surtout celles qui avaient naguère encore ce charme unique de ce qu’on appelait les « petites villes françaises », ces sous-préfectures qu’on découvrait comme par surprise au détour d’une colline, avec des remparts qui servaient pour les promenades dominicales ou pour les rendez-vous des premières amours.

Si ça se trouvait, il était mort et allait devoir rester là pour l’éternité afin d’expier tous ses péchés.

Alors, il murmura pour lui-même la seule conclusion possible : « L’enfer, c’est les zones. »

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Février 2020 - Causeur #76

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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