Affaire Benjamin Griveaux: vous l’avez voulu, le village global où règne en maître la transparence!


Dans New York-Miami, Clark Gable, reporter en quête de scoop, côtoie longuement Claudette Colbert, riche héritière en quête de liberté. Et lorsqu’ils partagent une chambre de motel, Gable tend une corde entre leurs deux lits sur laquelle il pose une couverture qui fait cloison : dans la vie sociale, on ne mélange pas les faits privés — coucher — et les réalités publiques.

À la fin du film, enfin marié avec l’héroïne, Gable imite les trompettes de Jéricho, et la couverture s’écroule, abolissant le fossé entre espace privé et espace public. Fin du film, passage au noir. Le sexe entre en scène in absentia, conformément au Code Hays et aux règles de bienséance, humour en prime. Ce que nous avons vu — voyeurs cinématographiques que nous sommes — ne concernait que l’espace public. Juste ce qui était montrable. Comme Capra n’était pas Abdellatif Kechiche, il se souciait assez peu de savoir si le héros faisait ou non un long cunni à l’héroïne.

Dans une très jolie nouvelle intitulée justement la Vie privée, Henry James décrit un écrivain particulièrement terne en public, parce qu’il est en fait en train d’écrire, au même moment, dans sa chambre, alors qu’il est au salon. Et un aristocrate très brillant au contraire, se dissout quand il est seul, parce qu’il n’existe qu’en société. Dédoublements typiques de l’écrivain américain, et symboliques de la séparation entre vie publique et vie privée.

C’est cette séparation bien nette que les réseaux sociaux (ou asociaux) abolissent a priori. La vie privée devient publique. On se doit d’être conforme à tout moment à l’image de soi que l’on prétend donner. Même dans les alcôves. La société du spectacle a fini par envahir la sphère privée. Dans le village global de l’ère numérique, six milliards de voyeurs guettent par le trou de serrure de leur ordinateur.

Montaigne, élu (et réélu, ce qui était fort rare à l’époque) maire de Bordeaux, se gausse de ceux qui restent notables ou prélats « jusques en leur garde-robe ». Et de préciser : « Le maire et Montaigne ont toujours été deux, d’une séparation bien claire ». On savait à l’époque que l’image publique obéissait aux lois du theatrum mundi. On se doit désormais d’être grand homme même pour son valet de chambre. La « transparence » à tout prix, qui vous somme d’afficher vos préférences sexuelles ou vos superstitions religieuses dans la rue, a eu raison de la vie privée. Ainsi commencent tous les fascismes.

Heureux XVIe siècle, où la vie privée le restait ! Où l’on pouvait, en privé, se comporter à sa guise, sans que cela importât à la vie publique ! Heureux, cet autrefois où de hauts responsables politiques – Henri IV, Louis XIV, Louis XV, Napoléon, Giscard, Mitterrand ou Chirac – pouvaient se livrer à des escapades voluptueuses sans que cela infirmât leur capacité à gouverner ! L’adultère est dépénalisé, l’homosexualité aussi, la masturbation n’est plus susceptible d’être soignée par les psychiatres, la sodomie n’entraîne plus le bûcher. Nous nous sommes assez battus pour la liberté sexuelle pour en profiter pleinement…

Sauf que la vertu (et son corolaire immédiat, l’hypocrisie) n’ont pas renoncé, et sous sa forme la plus sévère. Au fur et à mesure que la pornographie envahissait les circuits commerciaux, le puritanisme, qui est son autre visage (j’ai expliqué ça dans la Société pornographique, je n’y reviens pas), est revenu en force via l’idéologie de la transparence. Ce n’est plus une couverture épaisse qui sépare les protagonistes de New York-Miami, c’est le voile de Poppée.

Mais ce qui est éminemment érotique dans la peinture est devenu obscène dans la vie moderne, qui admet Pornos mais recule devant Eros. Benjamin Griveaux peut bien faire en privé ce qu’il veut avec qui il veut – et peut-être avec l’assentiment de son épouse, personne n’en sait rien -, mais il ne doit pas faire ce que ne ferait pas en public le futur maire de Paris. Autrement dit, rien.

Rien du tout. Pas de branlette, pas d’adultère, pas de fantaisies. Rien. La société de surveillance généralisée (et les politiques qui aujourd’hui feignent de protester ont mis en place dans les rues des systèmes sophistiqués d’identification qui ne laissent plus aucun espace à la liberté) prétend contrôler tous nos comportements. Big Brother is watching you. Nous sommes espionnés, fichés, répertoriés. Et pas besoin d’imaginer un Grand Organisateur de ce flicage général : chacun est pour chacun un petit Savonarole, exigeant des autres qu’ils se promènent avec leur confession autour du cou. L’ère numérique, ce sont les procès de Moscou permanents.

J’ai dans l’idée que je ne ferai jamais de politique. Après tout, j’ai commis…

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