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Inquiéter, tel est le rôle du Pape?

Les caves du Vatican

Inquiéter, tel est le rôle du Pape?
Le Pape François célèbre le dimanche des rameaux dans la basilique du Vatican, le 5 avril 2020.© Grzegorz Galazka/Mondadori Portf/SIPA Numéro de reportage : SIPAUSA30211348_000022

Le Pape François multiplie les déclarations ambigües et semble vouloir s’adapter à l’époque. Il devrait au contraire faire respecter les dogmes.


 

« Inquiéter, tel est mon rôle. » Cette phrase célèbre de Gide, un esprit malicieux pourrait dire que le Pape la fait sienne. Pas un jour, en effet, sans qu’il lance une de ces phrases ambiguës dont il a le secret et qui jette le trouble. Sauf que le Pape n’est pas l’auteur des Caves du Vatican.    

 A bracchio, imprécis, les propos de ce Pape « venu du bout du monde », veulent bousculer « les poivrons verts » que nous sommes. Imagés pour les uns, d’un exotisme rafraîchissant pour les autres, provocateurs, contradictoires, ils veulent faire bouger les lignes. On se souvient de la charge contre la Curie et les cardinaux auxquels le successeur de Pierre opposait une église pauvre et spirituelle. La volonté affichée du Pape, « qui n’a pas peur des schismes », comme il le dit lui-même, est de faire bouger les lignes. De là la nécessité constante, pour son service de communication, de contextualiser ses propos, de les recentrer, de les corriger, d’en faire une exégèse, de leur donner les mille et une nuances de la catholicité, afin de les exonérer de tout soupçon d’hétérodoxie, en établissant un degré entre les propos personnels et la parole magistérielle. Et d’accuser, in fine, les brebis rebelles de mal chausser leurs lunettes, d’avoir un cœur fermé et un mauvais esprit.

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On se rappelle la réponse très jésuite du Pape : « Qui suis-je pour juger ? » La parade était là: un avion n’est pas la chaire de Pierre ; ce propos émanait non de l’évêque de Rome mais de George Bergoglio. N’empêche: cette phrase avait fait le tour du monde. On posait au Pape une question sur le mariage ? Il répondait par un refus de porter un jugement moral sur des personnes. L’amour abolissait la loi: ainsi commençait le cas par cas dans l’Église sans toucher au dogme, bien entendu.

Le soutien trouble du Pape aux unions civiles homosexuelles 

C’est la même casuistique que nous retrouvons dans les propos du Pape sur l’union civile homosexuelle rappelés récemment, et qui ont demandé une mise au point du Vatican. « Les personnes homosexuelles ont le droit de faire partie d’une famille, ils sont enfants de Dieu, ils ont le droit à une famille. Personne ne peut être expulsé d’une famille ni vivre une vie impossible pour cette raison. Ce que nous devons faire, c’est une loi de cohabitation civile, ils ont le droit à être légalement couverts. C’est ce que j’ai défendu. »

L’agence Zenit a beau dire, le 21 octobre, que le Pape ne change rien à la doctrine, son soutien ambigu aux unions civiles homosexuelles (inutile puisque cette union civile existe en fait) avec la reprise du mot « famille » (faire partie d’une famille ou créer une famille) jette un trouble, en allant à l’encontre de l’enseignement de l’Église. L’habileté jésuite se trouve également dans la remarque : les homosexuels sont enfants de Dieu. Évidemment ! Qui l’a jamais nié ? Ce que va retenir le public, c’est la miséricorde. On imagine la conséquence de cette déclaration, qui joue sur les registres—affectif et religieux—, sur les problèmes de procréation et de filiation. Des fidèles disent que ces propos auraient intérêt à être clarifiés.

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Dans son encyclique « Tutti fratelli », une phrase a suscité des interrogations : « L’Église valorise l’action de Dieu dans les autres religions. » Que signifie, dans la bouche du Pape catholique, ce relativisme religieux ? Cette Encyclique est louée par certains : n’est-elle pas sous le patronage de Charles de Foucauld ? D’autres dénoncent les points communs entre cette Encyclique et la franc-maçonnerie. Quant à la position du Pape en faveur des migrants, qui va jusqu’à demander l’augmentation de l’octroi des visas, l’ouverture de couloirs humanitaires pour les migrants et le droit pour eux d’ouvrir un compte bancaire, en débordant le champ religieux sur le politique, elle suscite, là encore, des interrogations.

Le Pape doit garder les dogmes

Si le Pape ne connaît pas la France, il va la découvrir par la fronde que suscitent, à présent, ses déclarations ambigües, au sein des fidèles. Il verra que la France, gallicane et catholique, impertinente et respectueuse, janséniste et voltairienne, demeure « la fille aînée de l’Église ». Dans un article de Valeurs Actuelles, du 29 octobre au 4 novembre, le philosophe Thibaud Collin met sur le compte du travers jésuitique du Pape actuel, dont il serait, à présent, lui-même victime « l’inconsistance des propos pontificaux qui est le plus sûr symptôme de la crise que traverse l’Église. » A la différence des deux Papes, Jean-Paul II et Benoît XVI, que le philosophe crédite « de l’art du dialogue sans rien concéder sur le fond », le Pape actuel représente, pour lui, « l’apologie de la stratégie inaugurée depuis 60 ans: donner des gages d’ouverture au monde moderne afin que celui-ci reconnaisse en l’Église une interlocutrice valable… » Quand on relit l’admirable discours des Bernardins prononcé par le Pape Benoît XVI, en 2012, tellement d’actualité, on se rend compte que la parole papale a toujours intérêt à avoir une consistance et une assise théologique catholique, pleine et entière. Tout le monde y gagnerait.

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La divination constituait, chez les Anciens, un aspect fondamental de la religion. La Pythie émettait, dans une fumée de lauriers, une parole énigmatique qui demandait une traduction heuristique. Le trône de Pierre n’est pas un trépied. Le travail d’un Pape est de garder les dogmes non de « fléchir au temps », pour reprendre cette phrase à l’ancienne. Encore moins de faire la révolution. Le Pape n’est plus tout jeune : ne serait-il pas manipulé par son entourage ? Quelle que soit la réponse, il faudrait que l’on cesse, une bonne fois, de penser, après certaines déclarations du Pape, à la parole de Chrysale dans Les Femmes Savantes de Molière, disant d’un plumitif :  « On cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé. » Ou alors à l’Avant-Propos de Gide dans Paludes : « Avant d’expliquer aux autres mon livre, j’attends que d’autres me l’expliquent. Car si nous savions ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela… On dit toujours plus que CELA. »

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Marie-Hélène Verdier est agrégée de Lettres classiques et a enseigné au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Poète, écrivain et chroniqueuse, elle est l'auteur de l'essai "La guerre au français" publié au Cerf.

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