Sans doute aurait-elle aimé, alors qu’elle s’apprêtait à repartir pour Paris après trois nuits passées au Lausanne-Palace, que je lui fasse cet aveu : « De toi, j’oublierai tout, sauf toi. » Ce sont des mots qui marquent les filles à jamais. Mais ces mots, je ne les avais pas à ma disposition. Et puis, je pensais plutôt que si vous prenez le chagrin d’amour le plus violent, que vous le laissez mariner, que vous y ajoutez dix ans, il n’en restera quasiment plus rien, juste une vague impression de roman aux trois-quarts oubliés. Et comme l’écrivait une de ses amies à Virginia Woolf : « Qu’est-ce que l’amour ou le sexe, comparé à l’intensité de la vie que l’on mène dans le livre qu’on écrit ? »

C’est cette intensité qui m’a aussitôt emporté dans le roman de Patrick Corneau : Ollivia. Ollivia est une esthéticienne un peu défraîchie, lui un universitaire affecté dans une ville bretonne. Il la rencontre par le biais des petites annonces d’un journal local. Rien ne les prédisposait à devenir amants. Ollivia est une âme simple, un peu cabossée, qui ne s’est jamais remise d’avoir une poitrine de fillette impubère, alors que tout son corps était un hymne à la sensualité. Elle n’aimait pas les livres qui lui rappelaient les heures d’ennui scolaire. C’est dire si elle n’était pas son genre. Ces deux-là n’étaient visiblement pas faits pour s’entendre. Plus leurs corps se rapprochaient, plus les discordances s’affirmaient.

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Patrick Corneau scrute ce couple improbable avec une délicatesse qui au fil des pages devient de plus en plus cruelle. Ce n’est pas seulement un fossé social qui les sépare, mais une incompatibilité liée à leur sexe respectif : l’homme et la femme ne sont pas faits pour aller de concert, sinon pour tromper leur solitude ou dans le rêve d’une « âme sœur » qui hantera leurs nuits et s’évanouira à l’aube. Les seules amours réelles sont les amours mortes (d’ailleurs, Ollivia finira poignardée), celles où sur un quai de gare on peut dire : « De toi, j’oublierai tout, sauf toi » dans une dernière étreinte qui laissera le goût amer des heures qu’on aurait tant voulu éternelles et qui ne le sont jamais. L’espoir renaît parfois, mais la nuit tombe vite. Et avec elle la mort qui nous emporte. Rien n’est plus triste qu’un quai de gare, sinon un salon d’esthéticienne où l’on croit encore possible de réparer l’irréparable.

Ollivia de Patrick Corneau, Éditions Maurice Nadeau.

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