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L’empire du style

L’empire du style
La Vénus Victrix, sculpture d'Antonio Canova, Rome. Wikipedia Creative Commons

Napoléon considère l’art non comme un simple divertissement, mais bien comme un élément constitutif du pouvoir. Analyse.


Quinctius Cincinnatus (519-430 av. J.C), à deux reprises, consentit à être dictateur à Rome afin de résoudre une crise politique, puis se retira sur ses terres, après avoir rempli la mission qu’on lui avait confiée. Le consul Bonaparte ne suivit pas son exemple.

Certes, il apaise une Nation traumatisée : grâce à la loi du 7 germinal an XI ou 27 mars 1803, qui donne une valeur au franc, et à la création de la Banque de France, il remet le pays en état de marche, conformément à ce qu’on attendait de lui. Cependant, son projet est beaucoup plus ambitieux.

Il ne rentra donc pas chez lui, mais devint empereur. C’est ainsi qu’il gouverna les hommes et les arts.

Condamner Napoléon Ier sans jugement ou sans autres pièces dans son procès que celles, rassemblées dans une hystérie de critères à la mode par des procureurs benêts qui ne consentent à entendre que l’écho de leurs voix, est un dangereux révisionnisme historique, contraire à la neutralité, même sceptique, même critique, du chercheur en science de l’Histoire. S’il faut choisir entre deux portraits « en pied » de Napoléon Ier, lequel est trop complexe pour être réduit à la seule dimension de ses fautes (graves) et de ses aveuglements, préférons celui d’un despote plutôt que d’un tyran. Il mit l’Europe à feu et à sang[tooltips content=”« Toutes ces guerres (…) n’étaient-elles pas (…) dans cette lutte du passé et de l’avenir, dans cette coalition constante et permanente de nos ennemis, qui nous plaçaient dans l’obligation d’abattre, sous peine d’être abattus. » (Mémorial de Sainte-Hélène, t.2). Mais que dire, par exemple, de la campagne d’Espagne, des exactions commises par les français ? Francisco de Goya (1746-1828), qui n’était pas défavorable à l’idéal révolutionnaire, exprima son effroi par un tableau, El Tres de mayo (1814), et une série d’eaux-fortes sur plaque de cuivre, soit quatre-vingt gravures sous le titre Les Désastres de la guerre (entre 1810 et 1815) : « Goya est un grand artiste dont les compositions et la verve m’ont inspiré souvent. » Eugène Delacroix (1798-1863).”](1)[/tooltips], il rétablit la censure dans la presse, musela toutes les oppositions, couvrit d’honneurs les membres de sa famille et de son clan, mais il est aussi un fils de la Révolution, un homme des Lumières, lecteur de Jean-Jacques Rousseau plutôt que de Voltaire. Il régna sur tout, il organisa le monde.

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Il considère l’art non comme un simple divertissement de l’œil, mais bien comme un élément constitutif de son pouvoir, un ambassadeur de prestige et d’émerveillement, une démonstration de maîtrise et d’élévation nationales[tooltips content=”On peut s’offusquer et tout craindre d’une telle conception d’un art « d’État », mais quelle différence avec l’exposition, au château de Versailles, des travaux de Jeff Koons, d’Anish Kapoor, de Takashi Murakami, avec l’imposante structure gonflable ou plug anal (Tree) de Paul McCarthy, déposée place Vendôme ? Ces provocateurs prospères et ricanants, soutenus par les autorités et les marchands, laisseront-ils des œuvres comparables à la Grande odalisque (1814) de Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867) ?”](2)[/tooltips].

Pour le meilleur et pour l’Empire

L’idée selon laquelle l’Art n’existe pas seulement pour la satisfaction « sensuelle » de quelques-uns, qu’il est au service de la chose publique, qu’il a une vertu éducative, qu’il est par essence « politique » enfin, est très antérieure à Napoléon. L’Église édifie le peuple, souvent illettré, par le truchement des figures et des scènes en haut-relief, au tympan des églises. Louis XIV veut un style français pour célébrer la grandeur de son règne ; il protège les meilleurs artisans du faubourg Saint-Antoine, à Paris. Pour Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy (1755-1849), d’ailleurs partisan du néo-classicisme, les arts ont une vocation politique : instruire moralement les citoyens. L’originalité du dirigisme d’État « Premier Empire » tient dans l’importance accordée aux arts décoratifs, considérés presque à l’égal de la peinture et de l’architecture, et, surtout, dans les moyens officiels engagés pour les soutenir et les faire connaître.

Le néoclassicisme, mouvement artistique dans lequel s’inscrit le style Empire, naît au milieu du XVIIIe siècle. Son modèle moral et esthétique est la Grèce ancienne et sa démocratie élitiste. Ce modèle s’augmente des formes révélées par les fouilles archéologique de Pompéi : la sœur de l’Empereur, Caroline (1782-1839) reine de Naples, épouse Murat, s’intéresse de près et intelligemment au site. Elle encourage le travail savant de François Mazois (1783-1826), elle suit la publication du premier volume de ses « Ruines de Pompéi ». La mode est aux vêtements drapés, aux palmettes, aux sphinges, aux lignes rappelant les mobiliers étrusque, grec et romain. En France, le peintre Jacques Louis David (auteur du Sacre 1805-1807) incarne parfaitement l’esthétique néoclassique.

Avec Dominique Vivant-Denon (1747-1825), les architectes Charles Percier (1764-1838) et Pierre Fontaine (1762-1853) jouent un rôle de conseillers auprès de Napoléon. Percier et Fontaine se font bâtisseurs, ensembliers-décorateurs et « designers » (le trône de l’empereur fut dessiné par Percier) : après avoir ordonné le percement de la rue de Rivoli, en 1801, l’empereur les charge de la construction des immeubles.

Lunéville ou la civilisation lorraine

Dès que l’armée des vaccins aura fait reculer la confrérie terroriste et ricanante des Variants, on se précipitera à La Grande Halle de la Villette, à Paris[tooltips content=”Organisée par la Réunion des musées nationaux – Grand Palais et La Villette, avec le concours et les prêts du musée de l’Armée, du musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau, du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, du Mobilier national, du musée national du château de Fontainebleau, du musée du Louvre, de la Fondation Napoléon, soit plus de 150 pièces originales.”](3)[/tooltips] ; elle abrite la plus considérable collection d’œuvres et d’objets liés à la personne et au règne de Napoléon Ier. Elle bénéficie de toutes les compétences impeccablement mises en œuvre. Mais il est au moins deux villes où il faudra se rendre sans attendre : Brienne-le-Château, dans l’Aube, et Lunéville, dans la Meurthe-et-Moselle.

Causeur se plaît à soutenir les musées de France qui, à force de volonté, de courage, de dévouement, sans les ressources financières dont disposent les institutions de Paris ou des métropoles, proposent régulièrement des manifestations à vocation historique et artistique de grande qualité.

Après avoir lu l’article https://www.causeur.fr/emilie-du-chatelet-voltaire-histoire-145419, certains de nos lecteurs ont rendu visite à l’hôtel Abbatial, magnifique bâtisse au cœur de Lunéville, où le brillant Jean-Louis Janin-Daviet et son équipe, présentent ces jours-ci « Soyer père et fils, miniaturiste et scientifique au cœur de l’empire », avec le soutien de la Fondation Napoléon et la confiance de quelques particuliers, qui ont consenti à des prêts d’œuvres. L’affaire est d’envergure : c’est d’une immersion totale dans une société culturellement riche qu’il s’agit.

Jean-Baptiste Soyer (1752-1828) est un peintre miniaturiste lorrain, que la postérité a qualifié de « peintre du sourire ». Son œuvre, mal connue hors des frontières lorraines, restitue l’art de vivre d’une société aimable, dont les membres montrent dans leur physionomie (superbe travail sur la carnation, la forme des lèvres) les signes d’une vive intelligence et du beau souci de vivre. Son fils, Hubert-Féfix Soyer-Willemet (1791-1867), pharmacien de profession, également doué pour le dessin, musicien, est un botaniste très sollicité, dont l’œuvre est d’un esprit encyclopédique, à la fois nancéien et universel (il dirigera la Bibliothèque de Nancy jusqu’à sa mort). Il faut se rappeler ce fait d’Histoire : la Lorraine des Ducs et celle du roi Stanislas pouvaient rivaliser avec les plus incandescents foyers de création et de science. Elle fit fructifier son héritage sous l’Empire et par la suite.

Les liens entre Bonaparte, puis Napoléon, et la ville, sont réels : Premier consul, il délègue son frère, Joseph, à la signature du traité de Lunéville, le 9 février 1801, entre la République française et l’Autriche, qui sort de la coalition contre les armées de la Révolution ; par surcroît, l’exposition nous rappelle (ou nous apprend) qu’en janvier 1807 on érige, devant les fontaines du château, « un arc de triomphe illuminé de lampions » en l’honneur de l’Impératrice Joséphine, venant de Mayence où se trouvait son impérial mari en campagne. L’opération coutera 534 F de l’époque, (un ouvrier sur ce chantier gagnait 1,50 F par jour). Le 3 mars 1810, les autorités de la ville sont informées par le sous-préfet de l’arrivée imminente (le 17) de l’ « Auguste Princesse » Marie-Louise, qui a récemment épousé ce même Napoléon Ier à Vienne : « [….] Je me persuade surtout que sa Majesté recueillera l’hommage de tous les cœurs et la preuve touchante du dévouement du peuple français pour un monarque chéri à qui il doit sa gloire et qui ne s’occupe que de son bonheur. » M. le Préfet est très persuasif…

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Il est accordé une belle place à l’art décoratif, aux arts du feu et de la table maîtrisés par la manufacture de Sarreguemines, ainsi qu’au mobilier sous l’Empire : un tabouret de pied « provenant de la petite chambre à coucher de Napoléon au Palais des Tuileries en bois mouluré laqué blanc et doré, estampillé Jacob D. ; R. Meslée. » ; un canapé méridienne dit encore « Pommier », modèle que Napoléon appréciait ; quatre chaises en bois sculpté et doré, signées du menuisier Désiré Stanislas Durocher Tertenoit[tooltips content=”Dans la belle vente dite Gérard Oury par Artcurial, en avril 2009, il fut présenté un tabouret d’époque Empire, portant l’estampille D. Tertenoit, « en hêtre mouluré et sculpté, peint en gris, reposant sur des pieds en balustre surmontés de rosaces stylisées, marqué à l’encre noire St C 8368/ St C 7448, marqué à l’encre blanche R, muni d’une étiquette inscrite à l’encre, Château de St Cloud Salon de Monsieur l’Intendant, garni d’une tapisserie d’époque postérieure de couleur verte. H.: 23 cm. L.: 39 cm., P.: 34 cm. ». Estimé 1000-2000 E, il fut adjugé 4463 E.”](4)[/tooltips], fournisseur du garde-meuble impérial, dont le dossier s’orne de rosaces et de palmettes, et un canapé à six pieds, provenant du salon de Jean Ambroise Baston, comte de Lariboisière (1759-1812).

Enfin, on restera ébaubi d’admiration devant l’œuvre de Rosalie Drouot (1791-1826), peintre miniaturiste elle-aussi, bien digne du maître Soyer et de la grande tradition lorraine de cet art, morte prématurément, intoxiquée par les pigments dont elle usait afin d’obtenir ses propres couleurs.

Le rendez-vous de Brienne

De 1779 à 1884, le jeune Bonaparte, doué pour les mathématiques ainsi que l’exige l’arme de l’artillerie, suit passionnément les cours de l’école royale militaire sise à Brienne-le-Château, dans l’Aube. En 1805, l’empereur triomphant revient dans ces lieux, en grande partie détruits sous la Révolution ; le 29 janvier 1814, l’homme harcelé qui affronte la sixième coalition (Russes, Anglais, Irlandais, puis Prussiens) livre à Brienne l’une de ses dernières batailles, dont il sortira victorieux malgré un ennemi très supérieur en nombre. Le musée Napoléon (provisoirement fermé), sous la direction avisée de David Chanteranne[tooltips content=”« Napoléon entreprend de rassembler sur son nom la légitimité « sacrée » des rois de France, et l’énergie neuve, intacte alors, de la Révolution. Il y a là un principe de cohésion nationale, qui restera actif jusqu’au XXe siècle. » (David Chanteranne).”](5)[/tooltips], historien, journaliste, écrivain,  avec le concours de Jeanne Roussel et d’Angélique Duc, est un charmant lieu de mémoire, connu dans le monde entier, qui remplit parfaitement sa vocation pédagogique. Dès que Covid XIX, despote aveugle et sanguinaire, et sa redoutable maîtresse, Pandémie Sars, qui règlent nos existences depuis un an et allègent considérablement le budget des pensions de retraite, auront été défaits par la coalition des vaccins, des seringues et des médecins dits « à interventions médiatiques régulières », il faudra se porter à Brienne-le-Château, rendez-vous permanent que donne l’empereur à ceux qui cherchent les éléments fondateurs de son personnage historique et légendaire.

Pauline, la diva

Les intérieurs bourgeois décorés dans le style empire n’ont pas disparu avec celui qui l’inspira. Le héros de L’Éducation sentimentale se trouve à Paris après 1840 ; Gustave Flaubert décrit ainsi la progression de Frédéric dans l’hôtel particulier des Dambreuse : « Il traversa une antichambre, une seconde pièce, puis un grand salon à hautes fenêtres, et dont la cheminée monumentale supportait une pendule en forme de sphère, avec deux vases de porcelaine monstrueux où se hérissaient, comme deux buissons d’or, deux faisceaux de bobèches.[…] les lourdes portières en tapisserie tombaient majestueusement ; et les fauteuils, les consoles, les tables, tout le mobilier, qui était de style Empire, avait quelque chose d’imposant et de diplomatique. » (L’Éducation sentimentale, deuxième partie, chapitre II) ».

Philippe Jullian (1919-1977), dandy subtile, observateur de la mondanité, a dressé non sans ironie, dans son ouvrage Les Styles, le catalogue des intérieurs à la manière d’un lépidoptériste épinglant ses papillons. Pour le décor Empire, il note ; « […] Percier et Fontaine décident du mobilier comme l’Empereur décidait des moindres détails de la société nouvelle. Le Code civil est le Droit romain adapté à la France, le style Empire est le néo-classicisme embourgeoisé, car il a beau être magnifique, aussi couvert de bronzes qu’un maréchal de décorations, il est jusqu’à nos jours un style administratif […] ».

Alors, s’il faut emporter le plus beau souvenir à la fois du style néo-classique, de l’Empire et de la famille Napoléon, arrêtons notre choix sur La Vénus Victrix ((1814)), sculpture d’Antonio Canova (1780-1867) commandée par Caroline (1780-1825), sœur très aimée de Napoléon, qui servit de modèle et dont Mario Praz écrit, dans Goût néoclassique (Le Promeneur) qu’elle « apparaît vraiment comme une diva ».

Toutes nos pensées bonapartistes vont d’abord à la voluptueuse Pauline[tooltips content=”Claudia Cardinale dans Austerlitz (1960), d’Abel Gance, lui prêta sa silhouette, et Gina Lollobrigida dans Vénus Impériale de Jean Delannoy (1963)”](6)[/tooltips], qui nous a laissé cette confidence joliment crapuleuse : « Les enfants ? J’en ai commencé cent, je n’en ai terminé aucun ! »

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Né à Paris, il n’est pas pressé d’y mourir, mais se livre tout de même à des repérages dans les cimetières (sa préférence va à Charonne). Feint souvent de comprendre, mais n’en tire aucune conclusion. Par ailleurs éditeur-paquageur, traducteur, auteur, amateur, élémenteur.

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