Pour les uns, c’est un opposant victime de son activisme politique. Pour les autres, il est l’escroc du siècle qui aurait détourné des milliards de dollars lorsqu’il était à la tête de la BTA, la plus puissante banque du Kazakhstan. De quoi Moukhtar Abliazov est-il le nom ?


Une cavale, des imbroglios diplomatiques, des rebondissements politico-judiciaires…

« L’affaire Abliazov », du nom de cet ancien oligarque kazakh condamné par contumace dans son pays pour détournements de fonds et le meurtre d’un de ses associés, offre un scénario digne du Bureau des Légendes, la célèbre série d’espionnage de Canal +.

Un criminel économique hors norme?

Présenté comme « le principal opposant kazakh », l’homme de 57 ans venait à peine d’obtenir le statut de réfugié politique en France, où il vit depuis 2013, quand il a été arrêté en pleine rue à Paris, lundi 5 octobre dernier, et déféré deux jours plus tard devant un juge d’instruction. La plainte déposée en France en 2017 par le Kazakhstan, qui l’accuse de détournements de fonds au préjudice de la banque BTA, dont il était le PDG avant sa nationalisation en 2009, a donc abouti à sa mise en examen pour « abus de confiance aggravé » et « blanchiment aggravé ». Le code pénal français prévoit en effet qu’un tribunal peut juger un étranger dont l’extradition a été refusée pour des motifs politiques, pour un crime ou un délit commis hors de l’Hexagone.

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Libéré sous contrôle judiciaire, Abliazov crie au complot et dénonce les « persécutions judiciaires » de son pays d’origine. Les autorités kazakhes lui reprochent quant à elles d’avoir détourné entre 2005 et 2009 la somme astronomique de 6,4 milliards de dollars vers des comptes offshore, notamment par des prêts sans garantie accordés par la BTA à des sociétés écrans dont il était le bénéficiaire. La version de la défense est connue : elle dit n’avoir rien volé, simplement subtilisé quelques avoirs pour déjouer la voracité du régime mis en place par l’ancien président de la République du Kazakhstan Noursoultan Nazarbaïev, dont Moukhtar Abliazov serait devenu « le principal opposant ». Auréolé de son statut « d’ennemi public n°1 » du régime, l’homme d‘affaires ne manque pas de relais pour appuyer sa version des faits. Des ONG comme Amnesty international ont toujours milité contre son extradition à laquelle il a échappé de justesse en 2016. L’oligarque déchu, également accusé dans son pays d’avoir commandité le meurtre d’un de ses associés en 2004, ne ressemble pourtant guère à un chevalier blanc de la démocratie.

Un gigantesque système de détournement

Comme tant d’autres oligarques, Abliazov a fait fortune dans les années 90 en profitant du démantèlement économique de l’ex-empire soviétique. Businessman aux affaires florissantes, il est nommé en 1998 au poste du ministre de l’Énergie, du Commerce et de l’Industrie. Mais l’homme a de plus hautes ambitions. Il démissionne en 2001 et entre dans l’opposition en cofondant un parti politique, le Choix démocratique du Kazakhstan (DVK), appelant à des réformes politiques et condamnant « le népotisme croissant et la corruption » du régime. Après quelques démêlés judiciaires dans son pays et un détour par la Russie, il rentre triomphalement au Kazakhstan en 2005 : clément, Nazarbaïev lui offre la présidence de la BTA, première banque du pays. Mais les choses se gâtent avec la crise financière de 2008. En 2009, la banque est mise en faillite et nationalisée par l’État kazakh qui découvre le pot aux roses : un gigantesque système de détournement dans un but d’enrichissement personnel portant sur plus de 600 sociétés écrans disséminées au Luxembourg, aux Seychelles et aux îles Vierges britanniques. L’affaire est rendue publique en 2012 en Grande-Bretagne où Abliazov a obtenu l’asile politique. Saisie par la BTA, la justice civile anglaise le condamne au paiement d’un montant de 4 milliards de dollars américains de dommages et intérêts au profit de la banque kazakhe et à 22 mois de prison pour outrage, en raison de déclarations contradictoires, décision confirmée en 2013 par la Cour suprême de Grande-Bretagne.

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La justice française reprend la main

L’insaisissable « Madoff kazakh » ne purgera cependant pas sa peine. Il a déjà fui le Royaume-Uni pour la France où, après une traque rocambolesque, il est interpellé le 31 juillet 2013 dans une somptueuse villa de la Côte d’Azur. La suite est une longue bataille judiciaire, diplomatique et médiatique. Réclamée par la Russie, l’Ukraine et le Kazakhstan, son extradition est refusée à son pays d’origine par la France faute de convention entre Paris et Astana. La justice française donne alors la priorité à la Russie jusqu’à ce que le Conseil d’État, allant à l’encontre de toutes les décisions judiciaires rendues dans ce dossier, annule le décret d’extradition en 2016, estimant que cette dernière « a été demandée dans un but politique ». Les sages ont-ils été sensibles aux arguments des défenseurs d’Abliazov, largement relayés dans les médias occidentaux qui le dépeignent volontiers en « martyr de la dissidence kazakhe » ?

Quatre ans plus tard, les mesures de contrôle judiciaire prises à son encontre sur notre territoire montrent toutefois que la justice française considère que de graves soupçons de délits financiers existent bel et bien dans ce dossier. Soit, des milliards de dollars d’actifs possiblement volés par un homme que les autorités kazakhes accusent de fuir la justice de son pays en se forgeant une image de dissident politique.

Avis aux amateurs du Bureau des Légendes : « l’affaire Abliazov » n’a sans doute pas dit son dernier mot.

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