Je refuse d’être enfermé dans une alternative délétère qui nous contraindrait au silence ou à une abjecte connivence


Veut-on ne nous laisser le choix qu’entre un droit effréné au blasphème ou la complicité avec des tueurs islamistes ?

On pourrait le penser, à lire certaines des réactions indignées qui ont suivi les propos de Ségolène Royal sur CNews.

Un autre son de cloche, Elisabeth Lévy: Ségolène Royal: l’apologie de la lâcheté?

Elle a déclaré : « Je pense que certaines caricatures de Mahomet sont insultantes… Je comprends que certains se sentent insultés par cela y compris des musulmans qui ne sont ni intégristes ni radicaux…Je ne suis pas pour l’interdiction des caricatures mais je ne suis pas pour cautionner et dire que c’est bien ».

On a reproché à Ségolène Royal d’être alambiquée et équivoque dans l’affirmation de ses convictions sur ce thème hautement sensible : je ne trouve pas, sauf à vouloir imposer dans le débat une ligne monocolore, unilatérale et récusant toute volonté de tenir les deux bouts d’une chaîne.

Depuis sa première intervention sur la religion et Mahomet, une jeune fille, Mila, est au coeur de polémiques qui ne cessent pas. En effet elle a été scandaleusement menacée, agressée, insultée sur les réseaux sociaux et, dernièrement, on l’a intimidée en évoquant le sort de Samuel Paty qui pourrait être le sien. La condamnation totale de telles éructations doit être proférée, sans la moindre nuance.

Dénoncer la grossièreté de Mila n’est pas une complicité avec les assassins

Mila a été grossière dans son expression initiale puis, s’étant plainte d’avoir subi des menaces, des harcèlements et des atteintes intolérables à sa tranquillité, elle a à nouveau poussé la provocation en affichant cette indécence verbale d’un « doigt dans le cul de Mahomet ».

Ne pas juger cette saillie formidable, l’estimer indélicate fait-il immédiatement de vous le responsable d’une sorte de complaisance à l’encontre des assassins ? Evidemment non. Je refuse d’être enfermé dans une alternative délétère qui nous contraindrait au silence ou à une abjecte connivence.

La liberté d’expression, même dans sa définition la plus étendue possible, est-elle incompatible avec l’éducation qui peu ou prou peut-être définie comme l’aptitude notamment à se soucier d’autrui, de ses sentiments, de ses croyances ou de ses incroyances ? Il n’y a pas que sur le plan sanitaire que l’autre doit avoir de l’importance.

Par quelle aberration cette exigence démocratique – en effet il ne faut rien céder et le président de la République a eu raison de rappeler nos principes à nos adversaires d’ici et d’ailleurs qui demeurent sourds à notre conception de la laïcité – doit-elle
seulement se démontrer par la dérision ou le mépris à l’encontre de tout ce qui est religieux comme s’il ne suffisait pas des idées pour la justifier et nous rendre fiers d’elle ?

La caricature est une tradition française qui sous toutes ses formes a enrichi et illustré notre esprit frondeur. Mais est-on forcé d’applaudir des extrémités qui non seulement ne sont pas drôles – chacun est toutefois libre de les apprécier ou non – mais vont mettre à mal une multitude de croyants modérés, respectueux de nos lois et de notre culture, mais aussi servir de prétexte à des criminels ?

Cette position, qui est celle de Ségolène Royal, est pertinente, équilibrée et ce serait lui faire injure, à elle comme à tous ceux qui partagent son point de vue, que de les rendre si peu que ce soit solidaires de l’horreur.

Beaucoup pensent comme Ségolène Royal

La démocratie n’a pas vocation à favoriser seulement une liberté à sens unique. Il serait paradoxal, pour ne pas dire choquant, que les tenants de la vision de Ségolène Royal, plus nombreux qu’on ne le pense, soient contraints de se censurer et de se priver de leur droit à la liberté pour ne pas porter atteinte à la liberté démesurée, jamais questionnée, des autres. C’est au contraire le signe d’une République mature que de ne rien laisser sur le bord du chemin, l’opprobre absolu comme la compréhension équitable.

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Qu’on dépasse les caricatures de Mahomet. Je songe aux ignominies chantées de Frédéric Fromet sur Jésus-Christ (France Inter) et comme beaucoup j’en ai été scandalisé – également par la nullité du chansonnier ! Mais cela s’arrête là. Avoir pu le dire et le dénoncer nous a suffi.

Conseiller à Mila une politesse qui lui ferait du bien ferait-il de moi un traître à la cause de la liberté d’expression ? Je suis sûr que non. Défendre à tout prix les trésors de notre République, refuser qu’on prétende nous en priver, soit. Mais aussi être attentif à ce qu’on se doit à soi-même, sur les plans singulier et collectif. La liberté sans éducation est dangereuse. L’éducation sans liberté est ennuyeuse.

Ségolène Royal a raison, alors ne qualifions pas d’équivoque toute pensée au contraire courageuse.

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