En creux, l’affaire Matzneff est révélatrice d’autres maux


La plupart des affaires de mœurs qui éclatent ces derniers temps en disent finalement autant sur l’état d’une société comme la nôtre que sur les prédateurs sexuels et leurs victimes. On nous répète que « l’affaire Matzneff » est révélatrice du laxisme d’une époque révolue, et des comportements d’une caste qui se pensait hautement évoluée intellectuellement, et donc intouchable. Cette belle assurance sous-entend qu’une prise de conscience a eu lieu, et que nous vivons désormais dans une société quasiment irréprochable quant à la protection des mineurs. Or, si on s’émeut avec raison de l’emprise d’un adulte sur sa jeune partenaire dont le « consentement » ne peut qu’être ambigu, on ne s’inquiète guère des autres formes d’emprise exercées en toute légalité sur des mineurs dont la vie en sera durablement marquée. On sanctuarise l’Enfant, mais on expose les enfants à des doses quotidiennes de « sexe » dont ils se seraient bien passés.

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L’évocation du « consentement » de sa victime est le joker minable brandi par le coupable pris sur le fait. Mais la femme tabassée par son conjoint (ou l’inverse) découvre elle aussi avec stupeur qu’elle avait un jour consenti, de son plein gré, à l’épouser. On ne saura à vrai dire jamais ce qu’ont vécu en temps réel Gabriel et Vanessa, et si l’accusation de « pédophilie » vaut sans aucun doute pour d’autres victimes du même prédateur, ce crime devrait être requalifié lorsqu’il s’agit d’adolescent(e)s. Platon aimait les éphèbes et ne s’en cachait pas, et cela ne faisait pas de lui un pédophile. Pas au regard de la société grecque en tout cas, qui n’était pas moins civilisée que la nôtre et faisait un usage nettement plus modéré de la pornographie.

Les livres de Matzneff mis au pilon

Ce type de crime n’est certes pas moins grave s’il est celui d’un écrivain célèbre et non d’un citoyen ordinaire. Mais la notoriété littéraire de Matzneff reposait-elle sur son penchant pédophile assumé, attirant à lui certaines complicités, ou sur sa pensée supposée être celle d’un esprit libre ? Que restera-t-il de cette œuvre sulfureuse une fois ces confessions impudiques mises au pilon ? Lassants comme toutes les obsessions sexuelles et nombrilistes, ces aveux répétitifs n’ont pas non plus l’éclat stylistique de Michel Tournier détournant dans Le Roi des Aulnes (1996) la légende de saint Christophe et se livrant à une apologie de la « phorie » : du portement de l’enfant par l’adulte qui le conduit en fait à la mort. Admirablement écrit, ce récit crépusculaire fait froid dans le dos. Il se pourrait donc qu’au regard des liens obscurs entre la littérature et le mal, jadis encensés par Georges Bataille, Matzneff n’occupe finalement qu’un rang très secondaire.
Mais il y a plus grave : l’incohérence d’une société qui banalise d’une main ce qu’elle pénalise de l’autre. On sanctionne les clients des prostituées pour leurs mœurs, et non pas parce qu’ils couchent (sans le savoir ?) avec des mineures. En dehors des services sociaux et de la police supposés faire leur travail, qui se préoccupe de l’âge des prostituées exerçant leur activité dans des lieux souvent sordides et des conditions insalubres ? Est-ce parce que la plupart de ces mineures viennent d’Afrique ou des pays de l’Est qu’on ferme à ce point les yeux sur l’emprise dégradante des proxénètes et des réseaux maffieux ?

Notre société exhibe la sexualité

Si la pédophilie est en général un acte isolé, émanant d’individus affectivement aussi infantiles que leurs jeunes victimes, la « sexualisation » à outrance des activités et modes de pensée touche de plein fouet l’ensemble des jeunes : emprise de la publicité usant du sexe comme d’un excitant censé désinhiber le consommateur, tout aussi émoustillé par l’achat d’un parfum, d’une voiture que d’un paquet de café nommé comme il se doit « désir » ;  emprise de la mode mettant en valeur ce qu’on s’efforçait jadis de cacher, en fonction de tabous sociaux certes mais aussi par respect de l’intimité ; emprise des émissions télé qui exhibent de jeunes enfants costumés et grimés en adultes, et prenant à ce titre des poses que leur âge ne saurait leur inspirer ; emprise enfin des réseaux sociaux sur l’image que se font les adolescent(e)s de leur corps et des rapports amoureux.

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On admet aisément qu’une liaison entre une adolescente et un homme adulte puisse être plus pernicieuse que des amours demeurées « enfantines » entre copains de collège. Est-ce à dire que la sexualité précoce de jeunes en pleine transformation physique et psychique soit quant à elle sans risques, à commencer par celui d’une grossesse prématurée ? Un débat a d’ailleurs eu lieu sur la distribution, par l’assistante sociale ou l’infirmière de l’établissement scolaire, de contraceptifs à des mineures sans l’accord de leurs parents. Quant à l’image très dégradée (bite et carte de crédit !) que se font des hommes certaines adolescentes, il n’est qu’à entendre leurs conversations dans les transports en commun – elles parlent en général très fort – pour être informé des ravages psychologiques causés par le cocktail télé, réseaux sociaux et publicité.

Mais le pire reste peut-être à venir. Que Matzneff confesse se désintéresser de ses jeunes partenaires sitôt leur identité sexuelle affirmée resterait anecdotique si cet aveu ne faisait écho à la théorie du « genre » qui contribue à déstabiliser davantage encore des adolescent(e)s en pleine crise identitaire. Si chacun(e) peut désormais choisir son « genre », et si le flottement propre  à cette période trouble de la vie témoigne d’une incertitude plus profonde quant à son identité sexuelle véritable, le terrain de chasse où assouvir ses fantasmes s’élargit aussi. Ni homme ni femme, à la fois homme et femme, l’adolescent éternel et l’androgyne immature peuvent être assurés à l’avenir d’attirer des prédateurs à l’identité tout aussi ambiguë que la leur.

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