Au lendemain de la manifestation du collectif Marchons enfants !, manifestation dont le succès indéniable prouve l’attachement des Français aux valeurs de la famille et de la filiation, je veux ici partager quelques réflexions sur le projet de loi dite « PMA pour toutes »


Contre la loi, tout a déjà été dit ou presque : instrumentalisation de la médecine devenue simple prestataire de service technique ; volonté de toute-puissance d’adultes enivrés par leur prétendus « droits à » ; refus de se confronter à l’altérité ; fragilité des familles monoparentales créées artificiellement ; menace sur la filiation « traditionnelle », avec le flou jeté sur les rôles devenus interchangeables ; souffrance des enfants privés de père, puis des adultes cherchant inlassablement le père manquant ; crainte de la légalisation à court terme de la GPA, synonyme de fabrication d’orphelins de mère et de femmes réduites à n’être que des ventres ; probable dérive vers des personnes âgées, désireuses d’éclairer leur vieillesse avec le joli sourire d’un enfant ; marchandisation inéluctable du système du fait de la pénurie des « stocks » de gamètes (comme disent élégamment certains spécialistes) ; glissement vers l’eugénisme : choix du sexe, refus des enfants qui ne répondent pas au « cahier des charges » ; et le tout, remboursé à 100% alors que la Sécurité sociale prend de moins en moins en charge des pathologies avérées. Dans le même temps, le gouvernement prétend se pencher sur les 1000 premiers jours de l’enfant, pour aider les parents dans leur tâche éducative. Mais pour les aider, il faut d’abord les responsabiliser ! Les responsabiliser, c’est-à-dire leur rappeler que face à un enfant, l’adulte a des devoirs avant d’avoir des droits.

Inversion des valeurs

Certes le désir d’enfant est souvent très profond, très puissant. Mais cette force du désir ne justifie pas de passer outre nos obligations morales. Devenir riche est un désir légitime ; cela n’autorise pas pour autant le vol. Faire carrière est un désir légitime ; mais pas au prix de magouilles pour se pousser en avant en écrasant les autres. Avoir un diplôme est un désir légitime ; on n’imagine pas pour autant légaliser, voire organiser, la triche aux examens pour permettre aux élèves paresseux de réussir quand même. Ce qui rend un désir légitime, ce sont avant tout les moyens qu’on emploie pour le réaliser… ou les scrupules vis-à-vis de moyens qu’on s’interdit d’employer, notamment par peur de blesser autrui. Avoir des scrupules, avoir une morale scrupuleuse : jusqu’à présent l’éthique faisait l’éloge de cette retenue dans la poursuite de notre intérêt personnel. Et voici que les valeurs sont inversées : il ne faut plus avoir de scrupules, il faut parait-il suivre ses désirs sans leur opposer de frein ! Comme on pouvait s’y attendre, les plus faibles font les frais de cette morale inversée, cette antimorale au service des plus forts.

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Cependant ce désir insatiable, le désir d’enfant, doit être entendu. En particulier par ceux qui ont une famille, et qui ne peuvent se contenter de « fermer la porte derrière eux ». Car ce désir est noble et touchant. Il nous dit quelque chose de notre société. Il nous dit le besoin d’amour, de tendresse, de partage, de complicité ; le besoin de faire preuve de générosité et de sollicitude ; le besoin de transmission ; le besoin de durée ; le besoin de sens. Ceux qui sont privés d’enfant, par maladie ou par choix de vie, sont voués à ne pas connaître ces joies. S’ils n’ont pas un enfant « à eux », ils doivent renoncer à la chaleur du cocon familial. Ils éprouvent douloureusement les maux de notre société impitoyable et atomisée : la solitude, l’égoïsme, la déréliction, le rabougrissement sur soi, l’absence de sens à la vie, la tristesse d’une vieillesse abandonnée, le chagrin de ne rien laisser après soi.

Les anti-PMA doivent proposer une alternative

Ainsi la crise de la PMA pour toutes est avant tout la crise de la société fondée sur la famille nucléaire. Cette famille refermée sur elle-même1, hors de laquelle il n’y a pas d’accès à l’enfant. Il faut « avoir » un enfant (horreur de ce possessif !), un enfant « bien à soi », ou s’en passer entièrement et pour toujours.

Pourtant il est d’autres modes de rapport à l’enfant que la filiation. Non pas l’adoption plénière – aujourd’hui les enfants à adopter sont très peu nombreux, bien moins nombreux que les personnes « en mal d’enfant », et cette raréfaction des orphelins adoptables est à l’évidence un immense progrès de notre société. Il ne s’agit pas de créer des orphelins – ou des « demi-orphelins ». Mais d’autres enfants appellent notre attention et nos soins : il s’agit de l’immense foule des enfants confiés à l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Enfants maltraités, délaissés, isolés, ils ne sont pas adoptables au sens juridique du terme. Ils ont bien un père et une mère (souvent défaillants). On ne peut pas leur donner son nom, encore moins les « avoir bien à soi ». Plus âgés que les enfants à adopter, blessés par la vie, parfois étrangers ayant vécu la guerre et la misère, ballotés de foyers en familles d’accueil (rémunérées), voués à être abandonnés par l’ASE dès leur dix-huitième anniversaire, ils sont 300 000 aujourd’hui en France.

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Ne serait-ce pas la solution, mieux, le devoir, des personnes sans enfant de s’intéresser d’abord à ces enfants-là ? Plutôt que de s’évertuer à soigner leur souffrance en créant une nouvelle souffrance, plutôt que de revendiquer le droit à des gamètes sélectionnées et anonymisées par une médecine dénaturée, ces personnes ne devraient-elles pas faire preuve de magnanimité en mettant leur trésor de tendresse et de générosité au service de ceux qui en ont le plus besoin ? Ne devrait-on pas favoriser les rencontres, les liens, entre ceux qui ont tout à donner et ceux qui manquent de tout ?

La manifestation Marchons enfants ! a dit non à un projet de loi scélérate. Mais il ne suffit pas de s’opposer, il faut proposer. Proposer par exemple le parrainage systématique de tous les enfants confiés à l’ASE. Chacun devrait pouvoir bénéficier d’un parrain et/ou d’une marraine, hommes et femmes de bonne volonté, bénévoles, célibataires ou en couple, hétéro ou homosexuels, jeunes ou plus âgés, mais tous libres d’autres enfants à charge. Ces parrains et marraines s’engageraient aux côtés de l’enfant pour l’accueillir – d’abord pour les week-ends et les vacances, le temps de faire connaissance, puis peut-être au long cours –, pour le nourrir, le vêtir, le protéger, le conseiller, jouer avec lui, le consoler dans ses peines et rire avec lui dans ses joies, lui faire faire ses devoirs, lui raconter une histoire ou partager un bon livre, l’accompagner au sport ou au cinéma, l’emmener visiter un musée ou un château, le féliciter pour ses succès et le réprimander pour ses bêtises, en un mot : l’éduquer.

Un vaste chantier sociétal

N’en doutons pas, des liens très forts naîtraient de telles rencontres. Certaines pourraient se concrétiser juridiquement par une adoption simple. Dans l’adoption simple, un adulte se lie à un enfant, un adolescent ou un jeune adulte sans modifier sa filiation. Cette adoption « à la romaine », doit être encouragée et développée. Elle doit aussi faire l’objet d’évolutions. Par exemple, en matière de succession, les bénéficiaires d’une adoption simple sont aujourd’hui honteusement discriminés par rapport à ceux adoptés de façon plénière : ils peuvent hériter de leur parent adoptif, mais en payant une taxe exorbitante de 60% sur la valeur des biens. Dans ces conditions, impossible de transmettre un bien immobilier, maison ou appartement, à son pupille. Voilà comment on décourage la générosité privée.

Il y a aussi le vaste domaine des associations d’aide à l’enfance, aide aux devoirs, associations sportives et culturelles, centres de loisirs, etc. Il y a là un gisement où les bonnes volontés devraient pouvoir s’employer, pour le plus grand bien de tous.

Un immense chantier s’ouvre à nous : réparer les injustices et les limitations d’une société fondée exclusivement sur la famille nucléaire, avec le but de faire renaître une communauté. Une communauté où chacun, quel que soit son statut parental, a un rôle et une place auprès des plus jeunes. En attendant qu’eux-mêmes, devenus grands, tiennent leur place auprès de leurs aînés vieillissants.

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