Après s’être inquiété de l’immigration et du multiculturalisme, Douglas Murray s’interroge dans son dernier ouvrage sur les dérives d’une nouvelle orthodoxie en matière de justice sociale, très marquée par des préoccupations identitaires. Nous avons lu The Madness of Crowds: Gender, Race and Identity



La nouvelle orthodoxie en matière de justice sociale prend la place des grands récits qui donnaient du sens à l’existence. Elle a tout d’une nouvelle religion. L’intersectionnalité y joue un rôle fondamental en établissant une hiérarchie des identités dites vulnérables en quête de justice sociale. Et les vivants et les morts ont intérêt à se trouver du bon côté. 

Il fallait donner un nouvel élan à la cause socialiste à la recherche de nouvelles classes exploitées, quitte à réunir des causes diverses sous le même parapluie socialiste et à en dissimuler les contradictions dans une prose illisible. Mais ces contradictions n’échappent pas à la perspicacité de Douglas Murray

Le choc des identités

Ces combats identitaires pour la justice sociale sont sortis de l’espace confiné des sciences sociales. Ce qui a fait dire à Andrew Sullivan que « maintenant, nous vivons tous sur un campus ». Ils ont en commun d’avoir été des mouvements légitimes à leurs débuts, mais de s’être emballés en prétendant que la situation n’avait jamais été pire alors que la victoire était en vue. Douglas Murray évoque à ce propos la jolie formule du philosophe australien Kenneth Minogue : le syndrome de « Saint-Georges à la retraite ». Que faire après avoir terrassé le dragon ? S’en inventer de nouveaux ? 

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Toutes ces questions identitaires mises ensemble sont à l’origine d’une folie collective dont Douglas Murray se demande comment on pourrait en sortir. Un premier pas dans cette direction serait, écrit-il, de pouvoir en parler librement. C’est ce qu’il fait dans ce livre en illustrant son argumentation, comme dans son précédent livre, par des exemples très éclairants.

Quand les demandes d’égalité ou de justice appellent des droits spécifiques

Toutes ces causes identitaires ont en commun le même substrat marxiste, élaboré dans les universités américaines sur les restes de la French Theory. Il fallait donner un nouvel élan à la cause socialiste à la recherche de nouvelles classes exploitées, quitte à réunir des causes diverses sous le même parapluie socialiste et à en dissimuler les contradictions dans une prose illisible. Mais ces contradictions n’échappent pas à la perspicacité de Douglas Murray. C’est le cas avec ce qu’il appelle la distinction hardware/software. L’acceptation des gays a été liée à une vision hardware qui conçoit l’homosexualité comme étant innée. Mais, contrairement à la stratégie gay des années 1990, les féministes ont suivi le chemin inverse, laissant ainsi les femmes démunies face à la transsexualité. Quant aux transsexuels, ils mettent à terre l’argument des gays en déclarant qu’un homme efféminé n’est pas un gay mais un homme qui habite un corps qui n’est pas le bon. Les trans qui ont migré vers le genre féminin se veulent des femmes comme les autres, y compris dans les sports de combat et ceux qui ont migré vers le genre masculin peuvent prendre de la testostérone sans être accusés de dopage dans les compétitions sportives. En plus, les trans piétinent souvent les conquêtes féministes. C’est le cas par exemple lorsque, en 2015, la trans Jane Fae vint sur un plateau de télévision avec son tricot !

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Les avocats de ces causes identitaires mettent en avant un désir d’égalité tout en  n’hésitant pas à s’attribuer des passe-droits ou une supériorité. Les gays veulent le mariage, mais avec l’option infidélité. Les femmes se déclarent les égales des hommes, tout en prétendant être en mesure de faire mieux qu’eux. Les hommes sont priés de ne pas voir ce qu’ils voient lorsque les femmes portent des « stick nipples » ou des « camel toe underwears » et de ne surtout pas prendre une attitude suggestive pour une avance. Une étude de Bloomberg auprès des plus hauts dirigeants de la finance, qui sont très souvent des hommes (30 entretiens), a montré qu’ils ne voulaient plus diner avec des collègues femmes, s’asseoir à leur côté dans l’avion, avoir une chambre au même étage dans l’hôtel et qu’ils évitaient les rencontres en face-à-face.

Twitter aggrave le mal

Ces causes identitaires ont en commun une violence verbale qui n’existait pas lorsque les enjeux étaient plus importants. En témoignent le succès sur Twitter de hashtags tels que : “Men are trash”  et même “Kill All Men”. Les médias sociaux n’arrangent pas la situation. Nous vivons dans un monde où chacun d’entre nous court le risque de devoir être étiqueté sa vie durant d’après sa plus mauvaise blague. De nouveaux crimes sont inventés sans cesse et nous ne savons pas comment sera vu dans 20 ans ce que nous faisons aujourd’hui. Comment anticiper sur ce que pourraient être les retournements de foule au cours de notre vie ? Aujourd’hui, nos erreurs nous suivent partout et c’est l’instinct de châtiment qui domine à l’égard des gens d’autrefois. Il est devenu difficile de s’orienter dans un tel champ de mines et l’un des plaisirs favoris de l’époque est de voir un des gardiens de l’orthodoxie poser le pied sur une mine dont il ne soupçonnait pas l’existence et essayer de sauver sa carrière en postant des douzaines de tweets d’excuses. Pas étonnant, écrit Douglas Murray, que l’on soit aujourd’hui saisi d’une crainte névrotique pour savoir quoi dire.

La cohérence n’est pas non plus toujours au rendez-vous. Tantôt ce sont les caractéristiques de celui qui parle qui comptent, tantôt c’est ce qu’il dit. On est donc gracié ou condamné en fonction de qui on est et de ceux contre qui on porte les attaques. Une option est de ne rien dire d’important en public, stratégie adoptée par de nombreux politiques. 

Genre, changement de sexe: la folie en vogue

Mais les entreprises Tech veillent et développent des algorithmes censés favoriser l’équité. On le constate lors de recherches sur Google où les demandes formulées en langue européenne sont traitées de manière à nous rééduquer. 

Pour Douglas Murray, c’est la question des transsexuels qui est sans doute la pointe la plus avancée du combat pour la justice sociale, celle où se manifeste la plus grande déraison. La cause transsexuelle est devenue la nouvelle frontière à conquérir dans la bataille pour la justice sociale alors que les connaissances sont incertaines et que les interventions médicales et chirurgicales sont irréversibles. 

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C’est particulièrement vrai pour la dysphorie de genre des enfants dont on a constaté qu’elle a tendance à augmenter dans une école qui a connu des demandes trans. La question du changement de genre est un drame pour les parents à qui les professionnels font volontiers le chantage au suicide et dont les enfants admirent les vedettes trans sur leurs écrans. L’âge à partir duquel on encourage les enfants à subir un traitement n’a cessé de baisser, ce qui s’explique, écrit Douglas Murray, par la rhétorique menaçante et catastrophiste avec laquelle les spécialistes s’adressent aux parents. 

Douglas Murray cherche à savoir comment sortir de ce guêpier. Il nous incite à dépolitiser nos vies, à garder un intérêt pour la chose politique sans que ce soit ce qui leur donne un sens. S’il faut faire en sorte que la vie de quelqu’un ne soit pas entravée en raison de caractéristiques contre lesquelles il ne peut rien, il ne faut guère aller au-delà. Fonder sa vie sur la bataille politique identitaire pour la justice sociale, c’est l’assurance de gâcher sa vie.

>>> Retrouvez une analyse complète de cet ouvrage de Douglas Murray sur le blog de Michèle Tribalat <<<

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