Un petit chef d’oeuvre de littérature, le dernier roman de Luc Chomarat, a tout de la prophétie autoréalisatrice. 


« A la gare, ils constatèrent que les romans de gare avaient disparu. On ne trouvait plus que des livres de développement personnel et la biographie de la plupart des hommes politiques en vue. Et des Tic-Tac.

– Bon, il était mal en point et maintenant, il est mort, conclut le libraire. Comme ça au moins, c’est clair. »

On peut trouver ce passage dans Un petit chef d’oeuvre de littérature, le dernier roman de Luc Chomarat. Un petit chef d’œuvre de littérature est finalement un titre qui a tout de la prophétie autoréalisatrice. Nous avons bien à faire à un petit chef d’oeuvre de littérature. On n’est même pas sûr que cela ait été l’intention de l’auteur. L’intention de l’auteur, c’était de faire un roman sur la littérature et de se moquer de ce qu’on ose encore appeler littérature aujourd’hui mais aussi de la critique littéraire qui consiste le plus souvent à rendre compte d’un livre avec un vocabulaire de vingt cinq mots et une demi-douzaine d’expressions toutes faites. Par exemple « un petit chef d’oeuvre de littérature », mais aussi « un bijou jubilatoire » ou plus emphatique, « un livre majeur », « une lecture bouleversante » et ainsi de suite.

Nous avons dit qu’Un petit chef d’œuvre de littérature était un roman. Oui, dans la mesure où il y a des personnages. Notamment celui d’un écrivain qui monte à Paris, comme on dit, pour écrire son petit chef d’œuvre. Là où ça se complique, c’est que dans le TGV à destination de la gare de Lyon, il rencontre Rastignac. Non, en fait ça ne se complique pas : il est normal de rencontrer Rastignac dans un TGV, quand on monte à Paris, puisque Rastignac passe son temps à ça : monter à Paris. Il monte à Paris pour l’éternité et quand l’éternité est terminée, il vit dans une chambre sous les toits à côté de l’écrivain. Ils s’entendent bien même si nous précise Luc Chomarat : « Rastignac avait un très gros sexe qui ne pouvait pas entrer dans un petit chef d’œuvre de littérature. C’est pourquoi il était toujours en marge de l’histoire. »

L’écrivain va croiser beaucoup de monde, à Paris, sauf des lecteurs. C’est bien le problème avec la littérature, tout le monde en vit sauf l’écrivain. Les éditeurs, les libraires, les critiques qui sont des personnages de Chomarat vivent de la littérature. Il n’y a que l’écrivain qui n’en vit pas. Parfois, il arrive au contraire il en meure. C’est fragile un écrivain, l’air de rien, même s’il écrit un petit-chef d’œuvre de littérature dont parle le président de la République lui-même dans un entretien décontracté mais en oubliant le titre du petit chef d’œuvre de littérature alors que le titre du petit chef d’oeuvre de littérature, c’est Un petit chef d’œuvre de littérature : c’est ballot, vous avouerez.

Oui, il faut suivre. D’autant plus que  petit chef d’œuvre ou pas, il suffit de pas grand chose pour que la littérature ne passionne plus personne : « Quand l’automne arriva il y eut une nouvelle guerre dans une république bananière, ou pétrolière, un pays où les hommes maltraitaient les femmes. Il fut question de bombarder indifféremment les hommes et les femmes, et aussi leurs enfants. C’étaient des nouvelles importantes et les médias se désintéressèrent de lui assez rapidement. »

Sinon, on rencontrera aussi des filles délurées et des extra-terrestres cools, Henri Michaux et sa motocyclette, Proust qui donne des leçons de savoir vivre et des experts en marketing qui donnent envie à l’écrivain de se suicider. Sauf que: « Il voulut se tirer une balle, mais où trouver une arme ? Il était si désarmé de nature. »

En ce qui concerne Luc Chomarat, nous avions eu nos premiers soupçons avec Le polar de l’été, et puis le faisceau de présomptions s’était accentué avec Les dix meilleurs films de tous les temps. Et maintenant, c’est une certitude: ceux qui comme nous ne se sont jamais tout à fait remis de la lecture du regretté Frédéric Berthet ou de Richard Brautigan (on est tout de même quelques uns) doivent lire Luc Chomarat. Les autres aussi parce qu’il est rare d’arriver à être aussi subversif, aussi léger et aussi drôle en même temps aujourd’hui. Dandysme du nonsense, élégance de l’ellipse, technique du sourire crispé et érudition zen. Vous allez aimer Un petit chef d’oeuvre de littérature. Beaucoup.

Un petit chef d’œuvre de littérature, Luc Chomarat (Marest éditeur)

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Jérôme Leroy
Écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur. Derniers livres parus: Nager vers la Norvège (Table Ronde, 2019), La Petite Gauloise (Folio Policier, 2019)
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