L’indésirable, premier roman de Louis Guilloux, resté inédit, est l’occasion de faire connaissance avec une œuvre majeure et méconnue du XXe siècle.


Avec la parution de L’indésirable, un manuscrit inédit retrouvé dans les archives de la bibliothèque de Saint Brieuc, on reparle un peu de Louis Guilloux (1899-1980) et c’est tant mieux. Parce qu’il y a tout de même quelque chose de profondément injuste à voir un écrivain majeur du siècle dernier aussi peu lu. Faites le test autour de vous, même chez ceux qui aiment la littérature. Le nom de Guilloux dit toujours quelque chose, on sait qu’il faudrait le lire, on est certain que Le sang noir fait partie des grands romans du vingtième siècle, on éprouve un remords fugitif, on se fait la promesse de remédier à cette lacune mais Louis Guilloux reste aux abonnés absents. A se demander si l’histoire littéraire n’est pas une jeteuse de sort.

Louis Guilloux, Breton de toujours, qui n’a pratiquement pas quitté sa ville natale de Saint-Brieuc, aurait apprécié en Celte désespéré par l’infinie capacité de l’homme à détruire et à se détruire, ce sortilège qui l’a rendu invisible aujourd’hui. Ses livres sont pourtant disponibles, on trouve Le Sang Noir en Folio et La Maison du peuple en Cahiers Rouges chez Grasset. Il y a même eu un volume dans la collection Quarto de Gallimard en 2009, cette antichambre de la Pléiade. Et pourtant,  par un phénomène mystérieux, Louis Guilloux, on n’y pense pas.

N’est-ce pas finalement la punition de ces écrivains qui sont de grands désobligeants ? On trouve toujours le moyen de ne plus les lire, ou de les lire en multipliant les brouillages et les contresens intéressés. Dans les casseurs d’illusions, les peintres cruels au tempérament libertaire, on ne voit guère comme prédécesseur à Guilloux que la figure d’Octave Mirbeau, l’auteur du Journal d’une femme de chambre, qui se réveillait en colère et se couchait furieux. Mirbeau aussi est disponible dans les librairies et lui aussi n’est pratiquement plus lu. Chez les contemporains de Louis Guilloux, il y a Céline mais Céline est de plus en plus réduit à son antisémitisme, définitivement suspecté d’avoir porté en lui les germes de l’infamie dès le Voyage au bout de la nuit. Et aujourd’hui, comment ne pas penser, à propos de Guilloux, à Michel Houellebecq  qui assume seul cette fonction sacrificielle de nous jeter à la figure notre misère d’homme moderne ?

A la différence de Mirbeau et encore plus de Céline ou de Houellebecq, Guilloux reste cependant, au bout du compte, d’une immense compassion derrière la férocité avec laquelle il a pu peindre, dans Le sang Noir, son chef d’oeuvre de 1935, le destin de Cripure, professeur de philo génial et méconnu, humilié par ses élèves et ses collègues, dans une ville bretonne jamais nommée mais où l’on reconnaît Saint-Brieuc.  Ce roman monstre qui se déroule en 1917 sur une seule journée, comme l’Ulysse de Joyce, a pour ébauche cet Indésirable qui sort aujourd’hui et qui avait été refusé par les éditeurs. Ils avaient sans doute bien fait à l’époque et d’ailleurs leurs refus étaient accompagnés de compliments sincères. Le lecteur  y trouvera d’emblée la figure centrale de l’oeuvre de Louis Guilloux, celle de l’indésirable, précisément.

Au pluriel, les indésirables sont les prisonniers enfermés dans un camp de Belzec, le nom romanesque de Saint-Brieuc, pendant la première guerre mondiale. Ces indésirables, réfugiés politiques ou migrants, seront une préoccupation constante de Guilloux qui s’occupera par la suite, personnellement, de l’accueil des réfugiés de la Guerre d’Espagne, fera partie du Comité des écrivains antifascistes dès 1935 et après guerre sera chargé plusieurs fois de mission par le HCR. Mais l’indésirable, au singulier, c’est aussi celui qui est rejeté avec violence, comme un corps étranger, par la communauté à laquelle il appartient et dont il ne veut pas jouer le jeu. Dans L’indésirable, c’est un professeur d’allemand pétri d’humanisme qui sert d’interprète, monsieur Lanzer, préfiguration de Cripure dans Le sang noir.

Louis Guilloux apparaît, dès ce coup d’essai  comme un écrivain qui sait se rendre insaisissable, même au sein de son propre camp, celui du progressisme fortement mâtiné de révolte contre une humanité dont la principale caractéristique est de mener sur tous les plans la guerre de tous contre tous : guerre de classes, guerre des nations, -Guilloux traverse deux conflits mondiaux- et même guerre de l’individu contre lui-même, coincé d’une part entre ses aspirations à l’épanouissement, l’émancipation, la souveraineté sur lui-même et d’autre part la médiocrité du carcan des conventions et l’asphyxie de la vie quotidienne où l’aliénation rôde comme un fantôme.

Guilloux n’est jamais là où on l’attend. Il ne sera jamais récupéré, malgré les tentatives d’Aragon ou de Malraux, par le PCF. Quand Guilloux fait paraître son premier livre en 1927, La Maison du Peuple,  en grande partie autobiographique, on veut déjà voir en lui un auteur populiste. A l’époque, le mot n’avait que des connotations littéraires et désignait depuis Charles-Henri Philippe et son Bubu de Montparnasse ou Henry Poulaille et son Pain quotidien une littérature que l’on a pu aussi qualifier de prolétarienne,  faite par des hommes du peuple pour des hommes du peuple. Camus, grand ami de Guilloux, a donné une belle préface à la réédition de La Maison du peuple en 1948.  Dans ce livre, il décrit avec une élégance tchékhovienne la vie pourtant rude des ouvriers et des artisans de Saint-Brieuc, au début du vingtième siècle.  Oui, mais voilà que Louis Guilloux récuse aussitôt cette étiquette de populiste qui aurait pu lui assurer une rente de situation et donne Le sang noir, chef d’œuvre dostoïevskien qui fait de son auteur, en quelque sorte, un des grands romanciers russes de langue française.

La cause de cette farouche indépendance est  sans doute à chercher dans sa rencontre, alors qu’il était surveillant de lycée à Saint-Brieuc, avec le philosophe Georges Palante, ressuscité par Onfray qui voit en lui l’archétype du « nietzschéen de gauche ». Georges Palante est, pour l’essentiel, le modèle de Cripure. Comme le Bardamu de Céline, comme les personnages de Simenon ou comme le Meursault dans L’Etranger de Camus, ce philosophe aussi irrécupérable que Diogène est un homme seul d’une solitude bien particulière, d’une solitude constitutive et incarne la figure radicalement nouvelle du roman du XXe siècle.

Romancier de l’arrière, comme il y a eu des romanciers du front, Guilloux est celui qui, dans L’Indésirable, montre que la guerre est un fait total dont nous ne sommes jamais vraiment sortis. Son intrigue pourrait aussi, avec une histoire de détournement d’héritage, être une histoire simenonienne mais Guilloux, déjà, en tire des conclusions d’une toute autre ampleur et nous dit de manière admirable et déplaisante que le sordide et le sublime se côtoient en nous à tout instant pour mieux former le tissu même de notre humaine condition.

L’indésirable, Louis Guilloux (Gallimard, 2019)

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