Si l’on s’éloigne des clichés progressistes qui entourent la promotion de la série de Canal Plus, Les Sauvages disent beaucoup de choses pertinentes sur notre époque et l’immigration maghrébine française.


Cela fait trois semaines que la série Les Sauvages mise en scène par Rebecca Zlotwski est visible sur Canal Plus. Trois semaines que tout et n’importe quoi circule sur cette adaptation des romans éponymes de Sabri Louatah, écrivain d’origine algérienne installé au Etats-Unis. Il serait temps d’en faire une lecture dépourvue de lunettes idéologiques, car si on se place loin des clichés progressistes, cette série raconte beaucoup de choses justes sur les Français musulmans et la diaspora algérienne.

La si difficile intégration des maghrébins

Rappelons le pitch : dans une France ultra contemporaine, un président musulman, interprété par Roschdy Zem est élu et c’est le drame. Les rouages de ce qui ressemble à une tragédie sont enclenchés avec les destins croisés de deux familles maghrébines : Les Chaouch et les Nemouche entre Paris et la banlieue de Saint-Etienne. Le soir de son élection Idder Chaouch se fait tirer dessus par Abdelkrim, un jeune homme membre de sa famille. Dès le premier épisode, le ton est donné,  les péripéties de ce récit naturaliste, dans la veine très française d’un Zola, sont efficaces, car elles ne sont jamais là où l’on pourrait les attendre : ce n’est pas un identitaire français qui tire sur le président musulman nouvellement élu, mais un membre de sa tribu. Dès le départ la doxa progressiste a un coup dans l’aile.

Le récit se focalise sur trois personnages masculins : Fouad Nemouche, celui qui a réussi, qui a trahi en quelque sorte, en devenant acteur dans une série populaire, Nazir, le prêcheur salafiste  magistralement interprété par le rappeur Fianso (Sofiane) et Abdelkrim, le « terroriste » par accident, jeune homme sensible qui se rêve en pianiste de génie. Chacun de ces personnages nous parle de l’impossibilité des hommes issus de l ‘immigration maghrébine en France à trouver leur place. Et qui ne trouve pas sa place tue ou meurt. Les femmes n’existent dans la série qu’en mère éplorée ou épouse inquiète, à l’exception de Jasmine, la fille du président et sa directrice de campagne à la fois émouvante et agaçante.

Tenaille identitaire

Fouad, le plus désinvesti des personnages, le plus parisien et intégré, jusqu’à en oublier d’où il vient, va se retrouver au cœur du système qu’il a fui, à Saint-Etienne. Il va tenter d’enquêter sur le geste fou de Krim et le réel va lui exploser en pleine figure.

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Son enquête va le mener sur les pas de son frère ennemi : Nazir, celui que l’on aurait vu en terroriste. Encore raté. Nazir n’a rien d’un salafiste lambda à la barde crasseuse, il a des traits aristocratiques et aiguisés, et s’exprime superbement pour dire des vérités : « Nous sommes des victimes et des coupables » dit-il à son frère à propos de sa communauté,  alors que dans un épisode précédent il avait servi à la police le coup du « racisme d’état », discours officiel versus discours officieux. Nazir s’inscrit dans une forme de nihilisme, la religion n’est qu’un prétexte, car « rien ne sert à rien » et comme rien ne sert à rien, il va fomenter avec les identitaires un attentat contre une mosquée. L’auteur a le mérite d’aborder la proximité évidente entre les deux faces d’une même médaille : les identitarismes musulmans et français, et il fait dire à la jeune maghrébine Luna, amoureuse de Kevin le skin head : « ils sont comme nous, ils défendent avant tout leurs familles. ».

Abdelkrim, celui qui fait basculer le récit et propulse la France dans la guérilla, qui est-il ?

Abdelkrim préfère qu’on l’appelle Krim (on notera aussi que chaouch, qui est le patronyme du président signifie serviteur arabe). Ce jeune homme issu des cités de St Etienne est un pianiste virtuose et le jour de l’élection, il monte à Paris pour passer une audition à la maîtrise de Radio France. Il sent qu’il n’est pas à sa place parmi ces enfants de bourgeois, il veut renoncer, fuir, et finit par entamer une interprétation rageuse des Indes Galantes de Rameau, de suite interrompue par un professeur : « Nous ne voulons pas de votre interprétation ». Cette réplique contient, à mon sens une des clés de ce qui se joue en ce moment dans notre pays : les immigrés maghrébins ne sont pas libres de s’inscrire comme ils le souhaitent dans notre société, éternelles victimes pour les uns et bougnoules pour les autres. Je le répète, qui ne trouve pas sa place tue.

Un président musulman

Je n’ai pas encore évoqué le personnage du président Idder Chaouch, car si l’argument du président musulman fait vendre sa soupe auprès de France Inter, cela ne marche pas à Causeur, en effet ce personnage n’est finalement qu’un prétexte. Il n’existe dans le récit que lorsqu’il prend connaissance de l’identité de celui qui a essayé d’attenter à sa vie. Et il comprend que c’est finalement perdu d’avance car il ne réussira pas à sauver tous les Abdelkrim de France, alors il décore de la légion d’honneur des anciens rescapés de la guerre d’Algérie lors de sa cérémonie d’investiture.

Et l’universalité jaillit de ces beaux visages dignes : «  Les plus civilisés des hommes, les plus parfaits sauvages. »

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