Lorsque l’on établit le panorama de l’enseignement privé en cette rentrée 2020, on observe notamment que le nombre d’ouvertures d’écoles musulmanes dépasse pour la première fois celui des écoles catholiques, pour s’établir à 11 ouvertures


L’association Créer son école a présenté lors de sa conférence de presse de rentrée le 9 septembre dernier le panorama des « écoles libres » ouvertes en septembre 2020. Ce que nous appelons ainsi, ce sont les écoles, privées hors contrat, libres de choisir leurs méthodes pédagogiques, leurs professeurs et leur organisation.

L’internationalisation des cursus et des modes de vie conduit, tout naturellement, à l’essor des écoles bilingues-trilingues ou internationales, qui totalisent 25% des ouvertures

Alors que la France est rentrée dans une crise économique suite à la Covid-19, et qu’en avril 2018 la Loi Gatel serrait la vis sur les conditions juridiques de création, ces écoles continuent leur expansion avec pas moins de 129 ouvertures contre 124 l’an dernier, et seulement une dizaine il y a 15 ans…

Ces enfants à qui l’école publique ne convient pas

Mais à y regarder de plus près, les écoles sont le miroir parfait de notre société. En 2021, les Français revendiquent le droit de choisir, en matière d’éducation comme dans d’autres domaines. L’heure est à la diversité, à la souplesse, à l’adaptabilité à aux besoins propres de chacun. Elle a vécu, l’évidence caractérisant l’école des années 1950, d’après laquelle c’était à l’enfant de se conformer aux attentes et aux exigences du système !  Aujourd’hui, on s’efforce de faire respecter la singularité de chaque enfant, ce qui conduit à chercher une école qui corresponde à ses besoins et aspirations propres, et qui soit en phase avec les valeurs de la famille. L’attention à la singularité se traduit par la progression ces dernières années des créations d’écoles destinées aux publics spécifiques (pensées pour des enfants à haut potentiel par exemple, ou ayant une dys). Ce faisant, la France ne fait que commencer à rattraper un retard caractérisé par rapport à ses besoins. Pour l’instant, il n’est pas rare que des parents doivent encore envoyer leurs enfants aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en Belgique, parce qu’ils souffrent de troubles de l’apprentissage (autisme, haut potentiel, dys) auxquels l’école publique ne répond pas de manière efficace. Ainsi, en Grande-Bretagne, la catégorie des écoles pour enfants à « special needs » est bien connue et l’offre est fournie.

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La France souffre encore d’une approche marquée par l’égalitarisme : il est aussi difficile de redoubler que de sauter une classe, d’avancer au-delà du programme pour certaines matières que de travailler en groupes par niveaux. Surtout, il est toujours aussi délicat d’articuler le développement des talents propres des enfants, sans qu’ils ne renoncent à faire de bonnes études, et ce dès l’enfance, même s’il faut signaler l’essor prometteur des écoles Diagonale (hors contrat) à Paris qui permettent de concilier sport ou musique à haut niveau et études académiques solides le matin.  A contrario, on peut citer le modèle russe des écoles publiques spécialisées.  Les élèves peuvent y être admis dès l’âge de 11 ans, sur concours, et y développer leurs talents, tout en acquérant les connaissances habituelles des programmes scolaires. C’est le cas par exemple du Gymnasium classique de Saint-Petersbourg, célèbre pour les Humanités. Il y a aussi des écoles spécialisées en mathématiques et en physique, ou encore dans les arts plastiques. Aux Etats-Unis aussi, on trouve de telles écoles publiques spécialisées qui accueillent les adolescents à partir de 15 ans, comme la fameuse Brooklyn Technology High School, spécialisée en ingénierie, mathématiques et physique, et dont les locaux sont très attractifs. Là encore l’entrée est sélective mais ouverte à toutes les bourses puisque le cursus est gratuit.

Nouveauté: l’école des bois !

L’affirmation croissante des préoccupations environnementales se traduit ensuite par un essor des établissements éco-citoyens, qui représentent  7% des créations en 2020. On note aussi qu’il y avait cette année – crise sanitaire oblige – beaucoup de projets d’ « écoles des bois », même si peu ont finalement ouvert. Enfin, l’internationalisation des cursus et des modes de vie conduit, tout naturellement, à l’essor des écoles bilingues-trilingues ou internationales, qui totalisent 25% des ouvertures. Le désir de respecter le temps de l’enfance, de développer l’ancrage sensible des plus jeunes, l’autonomie et la créativité ont conduit à l’essor phénoménal des écoles se réclamant de la pédagogie Montessori, soit 23% à 30% des créations d’écoles  cette année, selon qu’on intègre  les écoles Montessori bilingues ou internationales à ce pourcentage. Il convient de noter que, Montessori ne faisant pas l’objet d’un label en France, il y a une grande hétérogénéité en pratique dans l’offre se revendiquant de cette pédagogie.

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Mais c’est aussi et surtout par la dimension religieuse que les statistiques de cette année peuvent nous interpeller. Il y a toujours environ 80% des créations d’école qui sont aconfessionnelles, ce qui reflète la sécularisation de notre temps.  Mais, parmi les écoles confessionnelles, si les créations d’écoles juives ou évangéliques sont stables (respectivement 3,9% et 3,1% des ouvertures), les écoles déclarant leur catholicité sont en forte régression (4,7% des créations, soit 6 ouvertures d’établissements contre 18% l’an dernier) tandis que le nombre d’ouvertures d’écoles musulmanes dépasse pour la première fois celui des écoles catholiques, pour s’établir à 11 ouvertures (8,5% du total contre 6 % du total l’an dernier).

On manque de détails sur l’essor de l’enseignement musulman

Ce fait mérite d’être souligné. Pour autant, notons bien que les écoles musulmanes ne connaissent pas de croissance exponentielle. C’est peut-être le cas des jeunes musulmans non scolarisés, relevant du régime de l’école à la maison, mais certainement pas celui des effectifs pris en charge par des écoles hors contrat, même si les informations sont encore trop rares sur le secteur scolaire privé musulman. En effet, aucun site internet ne recense les créations d’écoles musulmanes : https://hudhud.biz/school-list n’est plus tenu à jour depuis un an, et le syndicat des directeurs d’établissements privés musulmans, le SYPREL, de création récente, ne propose pas d’annuaire. la Fédération Nationale de l’Enseignement Privé Musulman (FNEM, apparentée aux Frères musulmans des Musulmans de France ex-UOIF) ne présente pas la liste des établissements adhérents, mais les principaux membres sont des établissements privés sous contrat d’association, à l’exemple des Lycée Averroès ou d’Al Kindi.  En effet, en France, les plus gros établissements scolaires musulmans sont sous contrat, fait sans doute insuffisamment connu. Ce manque d’informations sur les écoles musulmanes qui ouvrent ou qui sont déjà en activité alimente certainement des visions fantasmées de l’essor des écoles musulmanes en France. Créer son école est à ce jour l’observatoire le plus au fait des créations d’écoles musulmanes.

La réduction drastique du nombre de nouvelles écoles catholiques doit aussi nous interroger.

Ouvertes sous forme associatives non lucratives, elles ont toujours pratiqué des tarifs scolaires très bas pour être accessibles aux plus défavorisés. Leur modèle économique, structurellement déficitaire, repose donc sur les dons. Dans le contexte actuel de crise économique qui raréfie mécaniquement les dons, et alors que les nouveaux mécènes aspirent à soutenir des écoles ayant un modèle économique soutenable (au-delà de la phase des investissements initiaux), on peut se demander si leur stratégie ne devrait pas être révisée rapidement…

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