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“Le Jeudi” de Dino Risi ou le fils du fanfaron

Christophe Despaux nous propose une série de six films à revoir pour l’été (2/6)

“Le Jeudi” de Dino Risi ou le fils du fanfaron
Il giovedì (Dino Risi, 1964) Image: D.R.

Dino Risi, maître en comédie italienne, l’était aussi en émotions, comme on le voit avec “Le Jeudi” en 1963.


Un père divorcé, archétype de l’Italien dragueur et traîne-savates, retrouve après plusieurs années son fils de huit ans et passe une journée avec lui… Oubliez “Le Kid” de Chaplin. Oubliez “L’Incompris” de Comencini. Oubliez “Un monde parfait” de Eastwood. Oubliez tout le reste. Le plus beau film sur les rapports d’un père – réel ou faisant foi – avec son jeune fils se nomme “Le Jeudi” (Il Giovedi) de Dino Risi. C’est un chef-d’œuvre secret, à qui un autre chef-d’œuvre, celui-ci éclatant, fait de l’ombre, “Le Fanfaron” du même Risi. 

La succession des générations

Il est vrai que les deux films ont beaucoup en commun, ce qui joua contre “Le Jeudi” à sa sortie qui suivit “Le Fanfaron” de deux ans. À chaque fois, un matamore guide au volant d’une voiture clinquante un cadet plus timoré dans et aux alentours de Rome, mais outre les conclusions qui divergent – l’une nette et abrupte, l’autre également douce et cruelle – c’est le mouvement même des films qui diffère, si l’on veut bien y prêter attention. 

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Dans “Le Fanfaron”, Vittorio Gassman vampirise Jean-Louis Trintignant, jusqu’à l’annihiler par accident ; rien de tel avec Il Giovedi, où la possession mortifère cède la place à une imprégnation réciproque ; au contact de son fils Robertino, Dino va petit à petit abandonner ses couches d’italianité superficielle. Pratiquement dès son apparition, le fils est relié à la mort de façon indirecte. Ce que traite Risi dans “Le Jeudi”, c’est le principe même de la succession des générations qu’il oppose au présent permanent des désirs. La Mort attendra à la fin du bal, mais elle ne se fait voir que par d’infimes détails  – l’immobilité en apnée dans un terrain vague, ou celle d’une chemise brûlée. 

Fil d’inquiétude

Dès que père et fils sont ensemble, un fil d’inquiétude court le long du récit et se tord parfois jusqu’à apparaître, ainsi qu’on le voit dans la scène de la cabine de bains. Par la médiation du fils, le père comprend qu’il est mortel ; par celle du père, le fils comprend qu’il est vivant. Ce fil, celui des Parques, est matérialisé par les trois tantes qui dérident Robertino chez la grand-mère en figurant un train avec quatre chaises, lui officiant évidemment à la locomotive. 

Il Giovedi est tout aussi beau sur la transmission du désir du père vers le fils. Observant Dino, Robertino regarde à son tour les femmes avec intérêt et curiosité, il les jauge, jeunes et vieilles, et on sent dans la dernière scène en leur présence que lui aussi les désirera, et qu’il les désirera car elles sont toutes semblables et toutes différentes : Risi a l’idée superbe de le montrer derrière la vitre d’un studio d’enregistrement, admirant hypnotisé le numéro chanté de deux jumelles. 

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Comme dans tous ses grands films, Risi est incomparable sur l’inscription sociale des personnages, notamment celui de la mère, bourgeoise froide et parvenue qui se déleste de son enfant auprès d’une gouvernante à œil fixe et voix égale. C’est que les mères transmettent à leur fils la réalité, tandis que les pères les initient aux rêves, aux folies, aux châteaux en Espagne qui s’évaporent au moindre souffle mais renaîtront, les uns chassant les autres. 

Une curieuse mélancolie

Risi n’a jamais le mauvais goût de condamner ses personnages ; le père est un enfant pris dans un perpétuel présent qui accorde à son fils tout l’amour possible, tant que celui-ci est sous ses yeux ; Robertino, lui, ne semble d’abord qu’un regard avant qu’à plusieurs reprises, une grande joie ne le saisisse jusqu’à éclater de rire quand il est enfin le centre de toutes les attentions. L’un est dans l’autre et vice-versa. 

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À mesure que la nuit approche, le film se charge d’une mélancolie qui transparaît dans le jeu des merveilleux Walter Chiari et Roberto Ciccolini, dont ce sera l’unique rôle. Avec un art consommé, Risi montre comme l’homme ne possède rien de ce qu’il croit, et un simple rideau, plus sûrement qu’une forteresse, dérobera le fils à la vue de son père. L’inoubliable dernier plan résume ce “Jeudi” comme on pourrait le faire de toute vie : une montée pénible qui ne semble pas finir et qu’on ne saurait agrémenter que d’expédients. 

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