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Le blason du sang

La corrida attise les passions les plus opposées

Le blason du sang
Sébastian Castella aux arènes de Mexico, Mexico © AFP PHOTO/AVG PLAZA DE ARMAS

Pour le profane, c’est une boucherie. Pour le fervent, la corrida est ce par quoi tout devient vrai – un art, une religion. Pas de réconciliation possible !


Je professe envers les défenseurs de la cause animale, et notamment le « Front de libération de la Langouste [1] », un respect convenable mais primo j’adore le paso-doble, secundo je me méfie de ceux qui veulent à tout prix, outre proscrire la mayonnaise, nous priver des douleurs et supprimer le tragique. C’est pourquoi je suis favorable aux courses de taureaux étant par ailleurs fermement opposé aux sacrifices humains.

Ai-je tort ? Je le crains. On ne va pas se mentir, l’afición est une addiction, un vice, une passion comme l’or, la roulette russe ou le tabac. Pire ? Oui, car la corrida exige de la lumière et du sang, elle cumule le raffinement et la sauvagerie, elle sollicite les clameurs de la foule… à cinq heures de l’après-midi – a las cinco de la tarde ! On a le droit de préférer le tiercé, le vélo ou la pêche à la ligne.

Où est l’animalité, dans l’homme ou dans la bête ?

Ce que j’aime dans la corrida, c’est que ce n’est pas très gai. Car la cape, la muleta, est un suaire, un linceul. On immole un animal ahuri devant la foule, on en jouit et l’on transfigure en la parant d’un attrait magique une tuerie. Est-ce fascinant parce que le taureau reçoit sa mort comme un sacrement ? Peut-on justifier cela ? Non, on ne le peut pas. Aucun argument ne permet de défendre ça.

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Pour le profane, cela reste une boucherie, une survivance barbare, un rite obscène ! Pour le puriste, en revanche, la tauromachie est ce par quoi tout devient vrai – un art, une religion. Car la civilisation et la cruauté, quoi qu’on pense, ça se touche – il suffit de penser aux Incas, à l’Inde ou à la Chine ! Cette promiscuité vous dégoûte ? Vous avez raison. Moi aussi comme vous, je suis contre la peine de mort, mais comment interdire à jamais aux hommes le goût du sang ? Veut-on légiférer contre une mystique – ou un atavisme ? Peut-on combattre par décret une mémoire, une mythologie sacrée avec ses héros et ses dieux ?

Le danger avec la corrida, invinciblement, c’est qu’on l’intellectualise, on la poétise, on l’euphémise – moi le premier, je plaide coupable. On invoque Leiris et Dionysos. On cite Bergamin et Lorca. On relit Jean Cau. On convoque Georges Bataille – ce qui est toujours mauvais signe. Et l’on s’interroge sans fin : où est la noblesse ? Où est l’animalité, dans l’homme ou dans la bête ? Lequel détient la palme absurde du courage ? Le matador est-il un artiste ? Le taureau est-il un dieu ? Et pourquoi Picasso, ce serial lover, s’est-il plu à se peindre en Minotaure en rêvant d’oreilles et de viol ?

Il est normal de détester la corrida

Le matador réitère – avec l’assentiment très relatif du toro – le pacte mortel de la passion : on s’aime, on se tue. Sans blague ! Je ne suis pas un romantique, je ne crois pas que la corrida sauvera le monde ni même qu’elle l’embellisse – le torero n’est pas un messie – mais parfois, miraculeusement, elle arrête le temps, elle effleure une petite idée de la grâce, elle semble réparer le réel comme on recolle les morceaux d’un miroir brisé. Car le réel, c’est toujours ce qui déçoit, ce qui défaille, ce qui (se) brise, et l’on n’évite pas la corne, et l’on n’étreint jamais qu’une ombre par une médiocre prière.

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Reste la possibilité d’un songe. Une féerie – un culte, une secte ? Rien ne justifie un crime mais le crime a lieu. Rien ne permet la beauté mais la beauté existe. L’éternité aussi. Ce qui est vrai, ce qui a été vrai, sera vrai toujours. Une véronique d’Ordóñez, une naturelle de Dominguín, un derechazo de José Tomás, l’archange impavide qui n’avait de sourire que sa balafre.

On sait qu’on ne convaincra personne, il est parfaitement normal de détester la corrida. Et si la faena est une catharsis, c’est moins un ballet, et une fête, qu’une parade funèbre. Une mauvaise pensée me vient : et s’il fallait être catholique et romain pour l’aimer ? Et s’il fallait ensuite devenir un saint pour ne plus l’aimer – comme Augustin d’Hippone qui se repent dans ses Confessions des voluptés que lui procuraient jadis les combats de gladiateurs du Colisée ! Qui peut nous garantir qu’on sera pardonné d’avoir torturé une créature de Dieu ? Qui ?… Plus que son instinct, ses pulsions, sa bassesse, ce qu’Augustin condamne, c’est l’hypothèse du néant dans son cœur.

Je n’aime pas la corrida, j’aime une absence – un mystère. Ce que les Castillans appellent d’un mot inactuel et splendide : le duende. « C’est dans les ultimes demeures du sang qu’il faut le réveiller », écrit García Lorca sous la tutelle d’un ange et de sa muse grenadine ; il surgit, note Florence Delay, dans les larmes et dans le cri. C’est lui qui pousse Goya, passé maître dans les gris et les roses délicats de la peinture anglaise, à broyer amoureusement avec ses poings d’horribles noirs de bitume et Manolo Marín, le maître du flamenco, à frayer un passage à ces sons âpres qui montent des entrailles de la terre jusqu’au ciel.

Je ne suis pas un aficionado, je le regrette, le spectacle du sang me répugne, la feria m’ennuie, mais je respecte ce culte aride où, devant Dieu muet comme une pierre, l’homme apprend à danser. Du matador, j’aime la présomption, la témérité, la solitude souveraine. J’admire son culot, je salue son obscure allégeance – j’y vois, au-delà du folklore et des simagrées, une forme de piété qui force à baisser les yeux.

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J’aime le silence qui tombe sur lui comme une hache quand soudain la fanfare cesse. J’aime quand il dépose solennellement sa toque noire, la montera, sur le sable au milieu de l’arène. J’aime quand il s’agenouille devant la bête innocente pour se faire entrer son parfum dans le corps. J’aime ses hanches et ses bas roses, et aussi quand il se cambre, s’efface devant la force, caresse les flancs du fauve, comme s’il le suppliait de l’aimer. On dirait que se réincarne devant lui l’auroch primordial qu’il faut séduire et vaincre sans se débrailler, sans défaillir, en trépignant des escarpins comme une ballerine.

Quand on ne sait pas chanter, quand on n’ose pas pleurer, faut-il alors se taire ? « Nul ne te connaît plus. Non. Mais moi je te chante », murmurait Lorca devant le corps de son ami, le torero Ignacio Sánchez Mejías. Sois béni, Federico !  


[1]. Lobster Liberation Front, si, si, ça existe !

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Juin 2021 – Causeur #91

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain, essayiste et journaliste littéraire

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