L’historien Ivan Jablonka s’interroge sur sa « garçonnité », la crise du masculin dans les sociétés occidentales ne l’effraie pas outre mesure


L’air du temps est au « malaise dans le masculin .» Après #Meetoo, il fallait s’y attendre. Ainsi l’historien Ivan Jablonka s’interroge-t-il, dans Un garçon comme vous et moi, paru au Seuil, sur sa garçonnité, à travers un « parcours de genre » à la croisée de l’histoire, des sciences sociales et de la littérature. Le titre du premier chapitre « Je ne suis pas un mâle » résonne comme un programme. A travers « un nous-garçons », c’est l’intimité individuelle et sociale d’une génération que l’auteur entend peindre.

Jablonka, la « socio-histoire » au service de l’indifférenciation des sexes

Né, en 1973, d’une famille de la petite bourgeoisie parisienne, d’origine polonaise, rien ne nous est épargné, année après année, des étapes de la vie, des faits et gestes de ce garçon choyé, fait pour donner du nakhès,— du gain social— à ses parents. Adolescent angoissé, sur qui pèse le poids d’une judéité douloureuse, Jablonka, très bon élève, jouant volontiers « au pauvre Ivan », a une sensibilité de fille : il ne sait pas draguer et croit au pouvoir des mots plutôt que des muscles. Plus tard, il écrit des alexandrins, se dessale du côté de Clamart, aime l’opéra. Rien que de flatteur. Vulnérabilité, narcissisme, désir d’être aimé—une forme de malheur sans laquelle on n’est pas un enfant du siècle — Jablonka récuse déjà un destin que la société façonne de son diktat sexiste, à travers l’école, le foot et le service militaire. Un jour, au lycée, il déclare, à un camarade de Terminale : « O Marc, continue ! J’aime ta présence masculine et racée ». Rigolade des copains qui consignent la phrase dans leur bêtisier. Et le futur auteur d’Un homme juste de voir là le climat homophobe du lycée. Cette « gêne dans la garçonnité » tiendrait-elle à une « déphallisation » du corps due au naturisme de vacances à la Bédoul ? A la déstabilisation d’un père due à sa souffrance d’orphelin ? En réalité, le malaise genré de l’auteur tient à la génération Goldorak (1980) de Récré A2 et de Candie. Il ne se sent pas assigné à une garçonnité prédatrice et séductrice à travers les préjugés genrés de la société. Le mâle dominant ? Très peu pour lui.

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Loin du mentir-vrai, du moins en apparence, cette socio-histoire s’appuie sur de nombreux documents : journal des parents et journal intime, témoignages, « traces » multiples. Photos, dessins, stylos, boucle de cheveux, tout est archivé à la fin du livre. Point d’orgue d’une analyse, commencée à 36 ans, ou produit lancé sur le marché juteux de la déconstruction, cette histoire de trouble dans le genre aguichera sans doute les étudiants du professeur ainsi qu’un public féminin.

La théorie du genre s’impose dans nos facs

Très claire, en tout cas, est l’ambition de « l’être-à-pénis devenu puissant socialement » qui s’est fort bien accommodé, pour faire carrière, de la préséance masculine, enracinée dans l’université, tout comme Bourdieu, qui n’a jamais relativisé son discours de dominant au sein du Collège de France. De même que, pour la génération Goldorak, il fallait être homme pour réussir, à qui veut réussir, à présent, à l’université, la littérature de et sur le genre s’impose. Deuxième ambition revendiquée  par Jablonka : la création dans les sciences sociales. L’auteur de Les grands-parents que je n’ai pas eus est convaincu d’avoir dérégulé, par ses choix d’historien, tant l’académisme des disciplines que sa propre masculinité, en traitant de sujets « pas convenables » : les enfants abandonnés, les filles-mères, les êtres sans importance, les victimes anonymes. Il pourra ajouter bientôt les « nous-orphelins », garçons et filles, privés, de par la loi, à leur naissance, de leur carte d’identité(1).

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Après « la valence différentielle des sexes » de Françoise Héritier et La Domination masculine de Bourdieu, cette socio-histoire de la garçonnité ouvrira-t-elle les portes du Collège de France à l’insatiable Jablonka ? Les féministes veillent. Un concept tout neuf s’offre en tout cas à notre écrivain : celui de « la déli-délo », ce jeu mixte charmant, variante du jeu de chat, évoqué dans un chapitre, qui rend compte des mille et une nuances du masculin et du féminin.

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