Daoud Boughezala. Depuis quelques jours, des manifestations anti-gouvernementales agitent plusieurs villes iraniennes. Que sait-on de cette vague de contestation ?

Jean-Pierre Digard1. Le fait que la contestation soit partie de Mashhad, au nord-est du pays, me fait émettre une hypothèse : le mouvement a peut-être été initié par Raissi, l’un des concurrents malheureux de Rohani à la présidentielle, qui reste son principal rival pour la succession du guide Khamenei. Ce dernier commence à vieillir et pourrait donc laisser la place à relativement brève échéance.

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Raissi représente l’aile dure du régime islamique. Les manifestations ne sont donc pas le fait de la jeunesse occidentalisée en quête de liberté symbolisée par cette Iranienne retirant son voile ?

Cette dernière ne représente qu’une frange très minoritaire de la jeunesse. Le mouvement d’opposition se révèle très disparate. A Mashhad, les premiers mots d’ordre des manifestations étaient : « « A bas Rohani » (« Marg bar Rohâni ») puis, à mesure que le mouvement s’est déplacé vers le centre-ouest de l’Iran, son slogan a évolué en « A bas la dictature ! » (Marg bar diktâtor). La contestation a touché des villes moyennes comme Najafâbâd, Dorud ou Kermânshâh, à l’intérieur de régions périphériques qui restent à l’écart des grands bassins économiques du pays (Téhéran, Ispahan, Chiraz) et ont été éprouvées par le tremblement de terre de novembre 2017.

Il existe une frustration très forte que paie le président Rohâni sans en être le responsable.

Outre la résolution de ces problèmes urgents, quelles sont les revendications des manifestants ?

Si les Iraniens ont de nombreuses raisons de se plaindre, il est difficile de saisir la diversité des revendications. Evidemment, il existe une frustration très forte que paie le président Rohâni sans en être le responsable. Quand l’accord nucléaire de 2015 a été signé, un espoir très fort est né : les sanctions levées, les investisseurs étrangers, notamment les banques, étaient censés revenir en Iran. Et voilà que ce malfaisant de Trump, qui ne rate aucune occasion de jeter de l’huile sur le feu, dénonce l’accord nucléaire comme le plus mauvais texte jamais signé par les Etats-Unis. Du coup, les investisseurs potentiels craignent de subir des sanctions américaines s’ils se précipitent trop vite en Iran. Il en résulte une immense déception qui fait stagner le chômage des jeunes à 28% de la population active, bien que la situation économique se soit par ailleurs améliorée dans de nombreux domaines. Rohâni a par exemple ramené l’inflation de 40% à 10%.

 Il s’agit d’une révolte, pas d’une révolution !

La grogne populaire aura-t-elle la peau de la République islamique ?

Non, le cœur de la revendication ne porte pas sur un changement de régime. D’ailleurs, par quel régime le remplacer ? L’immense majorité des Iraniens ne veulent pas entendre parler du retour du fils du Shah mais souhaite simplement une amélioration du régime actuel. Ayant été durablement fatigués par la Révolution islamique de 1978-1979 puis par les dix ans de guerre contre l’Irak, ils ne veulent pas de nouvelle révolution. En revanche, une revendication revient beaucoup : « Rohani, au lieu de t’intéresser à la Syrie, au Liban ou au Yémen, occupe-toi un peu plus à nous ! »  Par ailleurs, contrairement au « mouvement vert » de 2009, l’actuel mouvement n’a ni dirigeants, ni programme fédérateurs. Ainsi, je ne suis pas du tout d’accord avec ce qu’a écrit mon collègue Stéphane Dudoignon dans Le Monde : il s’agit d’une révolte, pas d’une révolution ! Une révolution nécessite un corpus idéologique, des leaders et un projet.

Il ne faut jamais oublier la force du nationalisme iranien.

Comment s’est positionnée la classe des religieux qui constitue l’une des forces vives de la République islamique ?

Les clercs sont divisés. Certains considèrent que le régime actuel politise l’islam à outrance et ils sentent bien que les difficultés actuelles de la République islamique menace le chiisme dans son ensemble. Car si d’aventure la République islamique s’effondrait, le chiisme prendrait du plomb dans l’aile. Mais je ne crois pas que la République islamique va tomber – sauf intervention extérieure massive. Et encore, comme on l’a vu avec la guerre contre l’Irak qui avait renforcé Khomeyni, toute agression extérieure ressoude la nation autour du pouvoir. Il ne faut jamais oublier la force du nationalisme iranien.

Ceux qu’on appelle à tort les « conservateurs » sont en fait les révolutionnaires et les « réformateurs » des libéraux.

Si la classe politique iranienne apparaît divisée, la République islamique semble exercer un fort ascendant sur sa population. Pensez-vous le régime réformable ?  

La République islamique est en effet malléable. D’ailleurs, son président Rohâni a reconnu une certaine légitimité aux manifestations populaires, refusant simplement que des bâtiments publics soient incendiés ou que des violences surgissent. Comme vous le soulignez, la classe politique est très diversifiée. Il y a d’un côté ceux qu’on appelle – à tort – les « conservateurs » qui sont en fait les révolutionnaires et de l’autre les « réformateurs » que je préfère appeler des libéraux. Tous ces gens forment le corps politique de la République islamique, avec des équilibres qui se font et se défont selon les enjeux et les moments. La République islamique d’Iran a plusieurs têtes : il y a le gouvernement, le Guide, le Parlement, l’armée, les Gardiens de la Révolution, etc. Ça n’est ni la Russie de Staline ni la Chine de Mao.

Le statut des femmes en Iran ne saurait être comparé à celui de leurs homologues d’Arabie.

Peu avant le début des dernières manifestations, la République islamique a d’ailleurs allégé les sanctions infligées aux femmes non-voilées. Est-ce pour imiter le train de réformes qu’a initié le prince Mohammed Ben Salmane en Arabie saoudite ?

Certainement pas ! Le statut des femmes en Iran ne saurait être comparé à celui de leurs homologues d’Arabie. Même après les ouvertures récemment consenties par Mohammed Ben Salmane, les femmes saoudiennes ont encore tout à envier aux Iraniennes qui peuvent, elles, conduire, voter, hériter, divorcer, étudier (les étudiants iraniens sont en majorité des étudiantes), exercer la plupart des métiers…

Pour l’Iran, l’Arabie n’est pas un ennemi mais plutôt un rival géopolitique.

Alors que les Etats-Unis et Israël ont été érigés en « Grand » et « Petit » satans par le régime des mollahs, l’Arabie saoudite est-il aujourd’hui l’ennemi numéro un de l’Iran ?

Pour l’Iran, l’Arabie n’est pas un ennemi mais plutôt un rival géopolitique. Il y a des ennemis intérieurs, des opposants, mais ce qui déstabilise l’Iran et beaucoup d’autres endroits sur la planète, c’est Donald Trump. Le président américain multiplie les déclarations  irréfléchies sans connaître les problèmes. Evidemment, la droite israélienne, les dirigeants saoudiens et leurs alliés émiratis en sont très heureux, mais ça n’est pas très important !

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