Elisabeth Lévy recevait Jean-François Colosimo dans l’Esprit de l’escalier sur REACnROLL cette semaine.


Avec le directeur général des éditions du Cerf, auteur du brillant essai La religion française sorti en septembre dernier, la journaliste a évoqué la réforme des retraites, la mort de nos 13 soldats au Mali, les 70 ans de l’Otan et l’amendement assimilant antisionisme et antisémitisme. Causeur vous propose de lire un extrait de leur conversation, au cours duquel les deux penseurs estiment qu’il existe une sorte de conflit latent et récurrent qui mine la société française. 48 minutes d’émission sont à découvrir pour les abonnés de la webtélé.

Verbatim

Jean-François Colosimo : Il y a un peuple de France qui se sent abandonné, délaissé, marginalisé, qui a la plus grande défiance vis-à-vis de l’ Etat, lequel ne fait plus son travail. La représentation politique est parfaitement usée. LREM, ce n’est peut-être pas du tout le début d’une grande aventure mais plutôt la clôture d’une forme de représentativité. Ce peuple, qui lui parle ? Certainement pas le président de la République, aujourd’hui.

Elisabeth Lévy : A vous entendre, les contestations sur les retraites pourraient donc nous embarquer dans une nouvelle version de la crise des gilets jaunes? Ou du moins une nouvelle expression de ce qui s’est déjà dit durant la crise des gilets jaunes ?

Vous savez, 1789 – moment de bascule majeur dans notre Histoire – a été précédé par une centaine de jacqueries qui se sont étalées sur 30 ou 40 ans. Les gilets jaunes disparaîtront peut-être demain pour, je ne sais pas, des vestes rouges, des vestes bleues ou des vestes blanches ! Mais ce qui est sûr, c’est que les résolutions de la crise profonde ne sont pas prises.  Qu’est-ce que ça signifie d’être Français au début du XXIème siècle ? Surtout, qu’est-ce que la France a à dire au reste du monde ? Quand elle n’a rien à dire, la France ne sait pas qui elle est. Cette question-là, conjuguée à la transformation politique qui a vu l’effondrement de la gauche et la droite, est un événement sismique et systémique qui ne fait qu’anticiper de plus grandes mutations à venir… LREM ce n’est pas la réponse à l’effondrement du système bipolaire, c’est une étape. Il faut s’attendre probablement à d’autres destructions de formes acquises, ce qui crée une insécurité très profonde.

Dans ce contexte, on voit réapparaître la thématique de la guerre civile. Pas seulement chez Eric Zemmour mais aussi chez des esprits très calmes, comme Jean-Pierre Chevènement ou Jacques Julliard, ce dernier observait dans Le Figaro il y a quelques jours l’impossibilité croissante de ce qu’il appelle la conversation démocratique et il disait « les guerres civiles sont des conversations qui tournent mal ». Est-ce qu’il y a vraiment un risque de guerre civile en France, selon vous ?

Jacques Julliard a raison, c’est peut-être des conversations qui tournent mal, c’est surtout comme disait Pascal le plus grand des maux. Pourquoi ? Parce que ce sont des luttes fratricides sur un même territoire qui devrait être un territoire uni, partagé, qui devient en fait un lieu de combat et on ne sait plus où est l’ennemi.

Jean-François Colosimo débat avec Elisabeth Lévy. Image: capture d'écran RNR.TV
Jean-François Colosimo débat avec Elisabeth Lévy. Image: capture d’écran RNR.TV


Certes. Mais parce qu’on est tous Français on n’est pas tous obligés de penser tous la même chose sur la retraite, si ?

Non, mais vous parliez des analyses récentes de Jacques Julliard et de Jean-Pierre Chevènement… On pourrait parler des confidences antérieures du président Hollande à des journalistes sur un risque de partition de la société, thème qui a ensuite été repris par Bernard Cazeneuve, qu’on ne va pas suspecter d’être un agitateur des foules. Thème qui a enfin été entériné par Gérard Collomb lorsqu’il était ministre de l’intérieur.

Au sommaire de cet Esprit de l’escalier:
– La réforme de retraites
– Nos soldats morts au Sahel
– Les 70 ans de l’Otan
– L’antisémitisme et l’antisionisme

C’est le fameux côte à côte qui risque de devenir un face à face.

Effectivement la division du territoire, l’apparition de factions, de zones de non-droit, les « territoires abandonnés » de la République, je crois que le compte est fait. Une guerre civile, je ne dirais peut-être pas cela, c’est surtout une forme de conflit latent, rémanent, récurrent et de basse intensité. Mais les conflits de basse intensité sont des conflits qui symboliquement sont les plus forts. Les conflits de haute intensité on les règle assez vite, dans un sens ou dans l’autre. Regardez combien le conflit israélo-palestinien occupe l’opinion internationale, c’est un conflit de très basse intensité en termes de morts par rapport à d’autres guerres.

Oui, c’est un conflit qui a fait beaucoup moins de morts en 50 ans que la guerre en Syrie par exemple.

Absolument. Les conflits de basse intensité s’installent et ils deviennent un mode de vie.

Tout de même, nous ne portons pas d’armes ! Notre conflit de basse intensité se traduit par un débat public qui est peut-être tout à fait déplorable dans ses formes, l’invective a remplacé l’argumentation. Mais l’invective ce sont des mots qui font certainement du tort à la conversation mais ils ne tuent pas, ils ne blessent pas physiquement.

Pour l’instant vous avez toujours eu des amortisseurs sociaux qui ont empêché que notre conflit latent dégénère, c’est une particularité française, on achète en quelque sorte la paix civile. Vous voyez que dans toutes ces grandes crises dont on parlait (les gilets jaunes ou la grève contre la réforme des retraites), il y a deux groupes qui sont très importants et qui n’entrent pas en ligne de compte, qui pour l’instant ne sont pas partie prenante : les retraités et les immigrés. Ce sont les deux groupes qui sont les principaux bénéficiaires des amortisseurs sociaux, ou qui en tout cas n’ont pas intérêt à ce que la donne change. (…) Ensuite,  il y a l’américanisation de notre intelligence, qui fait que nous transportons et nous transposons des débats qui n’ont aucun sens dans notre langue et dans notre mentalité.

Par exemple ?

La communautarisation des identités, que ce soient des identités religieuses, ethniques, sexuelles etc. et d’autres encore qui seront inventées demain.

La seule chose qui suspende en réalité nos querelles en fait, c’est nos victoires à la Coupe du monde de foot, et aussi, plus sérieusement, les grands deuils. Il y a quelques jours nous avons assisté à une mise en scène du rassemblement derrière les cercueils qui contenaient les corps de nos treize soldats dans la cour des Invalides. Emmanuel Macron a prononcé évidemment un discours, il a dit « ils sont morts pour que nous soyons un peuple libre ». Peut-être aussi pour que nous soyons un peuple tout court. Que vous inspire cet unanimisme ? Est-ce sans lendemain ? Ou est-ce que malgré tout cela correspond à une aspiration profonde de la société française ?

Que ceux qui donnent leur vie pour la patrie en reçoivent l’hommage, non seulement c’est légitime mais le contraire serait scandaleux.

Quand vous n’avez pas le cœur serré en voyant ces cercueils au son de la marche funèbre, on ne comprend peut-être pas vraiment ce qu’est la France…

Oui. Ou peut-être d’ailleurs ce qu’est une nation, ce qu’est un pays.

Nous sommes d’ailleurs peut-être les seuls à dire « mort pour la France ». J’ai demandé à mon associé Gil Mihaely, et en Israël on dit « mort au combat ». Dans la plupart des pays, on dit mort au combat, mais en France on dit « mort pour la France ».

C’est là un grand héritage de la liturgie catholique, la patrie est reconnaissante, la patrie c’est Dieu qui exhausse votre sacrifice. Ce qui me gêne, en revanche, c’est quand Macron dit « ils sont morts pour que nous soyons un peuple libre. » Cela me fait un peu trop penser à la rhétorique de Bush sur le combat contre le terrorisme, pour la liberté etc.

Nos soldats sont morts parce que la France a des devoirs historiques et des devoirs actuels, ils sont morts au Mali parce que nous avons partie liée avec cet endroit du monde, de la même manière que nous avons aujourd’hui des soldats qui sont répartis dans des missions très différentes, des missions de pacification, des missions d’intervention, les fameuses Opex (opérations extérieures) (…) Après le Brexit en cours, la France restera la seule armée importante en Europe.

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