Importé dans les bagages d’une partie de l’immigration maghrébine, l’antisémitisme des banlieues se nourrit souvent d’une haine de la France. Pour l’avoir diagnostiqué, l’auteur des Territoires perdus de la Républiques, Georges Bensoussan, s’est attiré un procès et la défiance de certaines élites.


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Causeur. Comment cet antisémitisme musulman s’est-il exporté dans nos banlieues ? 

Georges Bensoussan. L’antijudaïsme culturel venu du Maghreb (et pas seulement islamique) a été importé dans les bagages d’une partie de cette immigration. Il a souvent été aggravé par le choc de l’acculturation et de la déstructuration de la société traditionnelle quand l’image de l’homme et du père, au bas de l’échelle sociale, a connu un véritable déclassement, accéléré par le chômage. Elle a encore été plus entamée par le choc d’une modernité dont l’émancipation des filles (et la meilleure réussite scolaire d’une partie d’entre elles) fut l’illustration. De là, une focalisation du ressentiment sur « la France » et sur « les juifs » dont la réussite, réelle ou fantasmée, est apparue à certains comme une « injustice » supplémentaire et un affront fait aux antiques hiérarchies.

Tous ceux qui voient leur père perdre son emploi et ne réussissent pas à l’école ne deviennent pas antisémites !

Dans « une partie » de l’immigration venue du Maghreb, le terreau antijuif était déjà là, fertile, et les témoignages en ce sens sont désormais nombreux, d’Amine El Khatmi à Saïd Ben Saïd et à Zineb El Rhazoui. Vous devez tenir compte de la longue mémoire historique qui nous porte et qui nous parle à notre insu tant que nous ne la décryptons pas. C’est pourquoi il n’y a là aucun déterminisme, mais tout au contraire un appel à l’intelligence critique pour passer de l’hérédité à l’héritage assumé. À la suite de Lewis, Fenton, Littmann, Stillman, Hirschberg et quelques autres, nous savions que l’image courante des juifs dans le monde arabo-musulman était celle d’êtres peureux et sans importance, plus méprisés souvent que véritablement haïs. Même élevé socialement, le Juif demeurait mentalement un dhimmi, quand bien même ce statut juridique avait disparu.

En France, où la communauté juive, majoritairement issue d’Afrique du Nord, occupe souvent des positions sociales confortables, ce « renversement » de situation renforce la frustration et ce fameux sentiment d’« humiliation » que seule l’anthropologie culturelle (décriée comme une « nouvelle forme de racisme ») permet d’entendre. Un antijudaïsme couplé, dans « une partie » de cette immigration d’origine algérienne, à un sentiment antifrançais.

L’élite des centres-villes abandonne d’un même mouvement la minorité juive et la ‘France périphérique’.

Pourquoi ce sentiment a-t-il perduré chez des Algériens de la deuxième ou la troisième génération ?

La colonisation française en Algérie et, a fortiori, la guerre de décolonisation furent brutales. Elles ont laissé des souvenirs douloureux, transmis de génération en génération. De là, souvent, dans certaines familles au moins, cette double injonction, psychiquement déstabilisante, à l’endroit de l’intégration : réussir, mais « sans ressembler aux Français ». Ces réalités, connues (cf. Philippe Bernard, Michèle Tribalat), demeurent peu entendues. Proust était fin sociologue quand il notait dans la Recherche que « les faits ne pénètrent pas dans l’univers de nos croyances ».

Face à l’assimilation des juifs à la France, une contre-culture de banlieue s’est constituée. Des Constantinois, des Oranais, des Kabyles, des Arabes, des Marocains, des Tunisiens se sont fondus dans le grand ensemble qu’on appelait les « Beurs » au XXe siècle. L’antisémitisme est-il le ciment identitaire d’une « beuritude » made in France ?

L’affaire Ilan Halimi, en 2006, nous a appris que l’antisémitisme n’était pas seulement un « code culturel », mais désormais, dans nombre de nos banlieues, un « code culturel d’intégration ». Les tortionnaires d’Ilan Halimi étaient d’origines diverses, tout un petit monde soudé par la haine « du Juif », tel un nouveau « mode d’intégration » dont le parler « antifeuj » était devenu la langue. Le Juif était redevenu cet élément étranger dont la haine qu’on lui voue permet de faire société. En 2002, des professeurs nous rapportaient ces expressions entendues dans leurs classes, « gomme feuj » ou « stylo feuj » (hors d’usage). En 1978, dans son beau livre L’Établi, Robert Linhart expliquait que chez son ami marocain, Ali, employé comme lui aux chaînes de montage des 2CV chez Citroën, « juif » voulait dire « quelque chose qui est mal fait ». Sans la prise en compte de ces matrices culturelles, il n’est pas d’analyse possible des faits sociaux.

Si l’on en croit les travaux scientifiques, une grosse minorité (30 %) de Français musulmans est tentée par la sécession culturelle qui comporte généralement l’antisémitisme. Cela signifie que 70 % sont acculturés aux valeurs françaises…

Pensez-vous vraiment que les bolcheviks étaient majoritaires dans l’« opinion russe » en 1917-1918 ? Ou les fascistes i

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Juin 2018 - #58

Article extrait du Magazine Causeur

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