Home Édition Abonné N’en déplaise au mouvement Black Lives matter, George Floyd avait été interpellé par une équipe pluri-ethnique

N’en déplaise au mouvement Black Lives matter, George Floyd avait été interpellé par une équipe pluri-ethnique

Portraits des équipiers de Derek Chauvin

N’en déplaise au mouvement Black Lives matter, George Floyd avait été interpellé par une équipe pluri-ethnique
De gauche à droite : Derek Chauvin, J. Alexander Kueng, Thomas Lane et Tou Thao, photos d'archives fournies par le comté de Hennepin, Minnesota, combinaison du 3 juin 2020 © /AP/SIPA Numéro de reportage : AP22505466_000001

Les torrents de haine visant le policier américain Derek Chauvin occultent une vérité qui n’est peut-être pas bonne à dire: l’homme jugé coupable de la mort de George Floyd dirigeait une équipe tout ce qu’il y a de plus «diverse».


Après leur incarcération, les trois collègues-policiers de Derek Chauvin attendent leur procès en liberté et sous caution. La justice de l’État du Minnesota devra établir s’ils portent une part de responsabilité dans le décès de M. Floyd après son arrestation musclée, il y a presqu’un an, par la patrouille de M. Chauvin.

Le 20 avril, un jury de Minneapolis le jugea coupable d’assassinat. Chauvin risque d’être condamné à une peine de quarante ans de prison. Le Parquet accuse ses trois assistants de ne pas s’être opposés à leur supérieur hiérarchique lorsque celui-ci posa un genou sur la nuque de M. Floyd pendant un peu plus de neuf minutes, malgré les suppliques de ce géant noir. Ils auraient ainsi, par leur silence, contribué à la lente asphyxie de M. Floyd, filmée par les portables de quelques badauds, images d’une cruauté insoutenable qui firent le tour du monde.

Il n’y a pas que le New York Times dans la vie !

Des commentateurs américains et européens ne tardèrent pas à expliquer que le manque d’action du trio visiblement dépassé par les événements témoignait de la culture raciste dont serait imprégnée la police américaine en général et le corps du Minnesota en particulier. Mais rien dans leur passé, ni dans celui de M. Chauvin d’ailleurs, ne permet de telles conclusions. Certains accusés avaient même fait preuve de sympathie envers les minorités ethniques, auxquelles appartiennent deux d’entre eux.

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C’est ce qui ressort de la lecture de la presse de Minneapolis et de l’État du Minnesota, notamment les journaux Star Tribune et Pioneer Press. Là où les grands journaux nationaux, tels les très politiquement corrects New York Times et Washington Post, voient du racisme « systémique » partout, les humbles médias régionaux assurent une couverture bien plus nuancée et intéressante. Le New York Times a d’ailleurs vu dans le drame de George Floyd une bonne raison d’écrire désormais lui aussi l’adjectif « Black » (noir) avec une majuscule s’agissant de personnes ou de leur culture, honneur que les whites (blancs) attendent encore. Cela donne des phrases à l’orthographe absurde comme : « A white police officer shot a Black girl ». Vous avez dit discrimination linguistique anti-blanche ?

Thomas Lane, pas franchement un trumpiste

Dès que le jury eut déclaré M. Chauvin (44 ans) coupable, les plus hautes instances politiques et juridiques régionales ont annoncé une révision de fond en comble du fonctionnement de la police municipale de Minneapolis. Avertissement lourd de menaces d’une épuration en bonne et due forme. Mais gageons que l’équipe de M. Chauvin pourrait facilement gagner un hypothétique concours de diversité policière, avec la mention « excellente ».

Car le quatuor tant décrié était composé de deux Blancs et de deux hommes à la peau foncée. L’agent Tou Thao (35 ans) est le fils d’immigrés du Laos. L’agent Alexander Kueng serait, selon certains médias, le fils d’une mère blanche américaine et d’un père africain qui se volatilisa plutôt que de prendre ses responsabilités paternelles, tout comme le géniteur kenyan de Barack Obama. L’ancien président fut élevé par sa mère blanche et ses grands-parents maternels. Président, M. Obama avait fustigé dans un discours très remarquée « l’absence » des pères noirs dont souffrirait la communauté tout entière.

Une autre version veut que l’agent Alexander Kueng (26 ans) fut adopté par sa mère à l’âge de quatre ans. Quoiqu’il en soit, il se considère, malgré sa peau plutôt claire, comme un « Africain américain » et partage l’idéal du mouvement Black Lives Matter d’une police en meilleurs termes avec la population noire. Celle-ci reproche cependant à M. Kueng de ne pas être allé à la rescousse de son « frère » George Floyd agonisant sous le genou de Derek Chauvin.

Avant son entrée dans la police, l’agent blanc Thomas Lane s’était porté volontaire pour aider des réfugiés somaliens à s’intégrer au Minnesota. Ce qui rappelle un discours à Minneapolis dans lequel l’ancien président Donald Trump fustigeait justement ces Somaliens pour leur incapacité ou manque de volonté de s’adapter, tout comme d’autres migrants de « shithole countries » africains et latino-américains. L’agent Lane serait-il un de ces « immigrationnistes » voués aux gémonies par les trumpistes ?

L’Amérique vit sous la menace permanente des émeutes raciales

L’avocat de M. Lane n’aura, lors du procès prévu fin août, pas de difficultés à balayer les accusations de racisme contre son client aux allures d’acteur de cinéma. Accusations dont ne se priveront pas les manifestants devant le palais de justice, eux qui, lors du procès de Derek Chauvin, avaient menacé de mettre Minneapolis à feu et à sang en cas de non-lieu, ce qui de leur part n’est pas une vaine menace.

Parmi les accusés, c’est surtout l’agent Alexander Kueng qui peut avec un peu de bonne volonté être qualifié de « woke ». Enfant, il lui manqua une fratrie. C’est la raison pour laquelle sa mère, professeur dans le secondaire, adopta pas moins de trois petits frères et sœurs noirs. Le journal Star Tribune brossa de lui un portrait dithyrambique, en louant son comportement comme jeune agent de sécurité dans le grand magasin Macy’s, où il appréhendait les voleurs avec calme et sans violence. Entre ses études payées grâce à son travail de vigile, Alexander Kueng trouva encore le temps pour du volontariat à Haïti et pour suivre un cours de langue russe. Citoyen modèle avec, pour couronner le tout, une fiancée d’origine laotienne. Difficile de faire plus divers.

Son chef Derek Chauvin n’a au fond lui non plus rien à se reprocher sur le terrain de la diversité. Il était en effet marié à une belle femme laotienne, Kelly, couronnée Mrs. Minnesota America en 2018. Preuve d’intégration et d’émancipation d’une femme qui, jeune fille, dut épouser le mari laotien que ses parents lui avaient choisi et dont elle divorça dès qu’elle put gagner sa vie comme infirmière. Kelly appartient au groupe ethnique Hmong, une minorité au Laos dont des membres prêtèrent main forte aux forces armées américaines pendant les guerres en Indochine du siècle dernier. Après les victoires des communistes, bon nombre de Hmong s’exilèrent aux États-Unis. Kelly Chauvin se sépara de Derek dès son arrestation pour la mort de George Floyd. Après son couronnement comme Mrs. Minnesota, elle l’avait encore, dans une interview au Pioneer Press, loué comme « a gentleman and a softie ».

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Seul l’agent Tou Thao, Hmong lui aussi, aurait dans sa carrière eu maille à partir avec des Noirs de Minneapolis, ce qui ne prouve pas qu’il y était pour quelque chose. Les tensions entre les communautés noire et asiatique sont notoires; la première jalouserait les succès économiques et sociales de la seconde. Pendant les émeutes de Los Angeles en 1992, après le passage à tabac du jeune Noir Rodney King par trois flics blancs et un latino, les magasins du quartier de Koreatown furent pillés avant d’être incendiés par des meutes déchaînées.

Retour au 25 mai de l’année dernière, quand la police de Minneapolis reçut un appel téléphonique d’un des propriétaires palestino-américains du magasin Cup Foods : un homme noir, visiblement sous l’influence d’alcool ou de drogues, mais non-violent, aurait acheté un paquet de cigarettes avec un faux billet de vingt dollars. Les agents Kueng et Lane, dans leur première semaine de policiers licenciés, arrivèrent rapidement sur les lieux. Ils échouèrent à faire entrer M. Floyd, qui se rebiffait, dans l’arrière de leur voiture. Ils firent donc appel à deux collègues plus expérimentés, MM. Chauvin et Thao. Quelques minutes plus tard, George Floyd, avec un casier judiciaire long comme son bras de géant, deviendrait le énième martyre des Noirs américains. Qu’il est loin le temps où cette population pouvait être fière d’icônes bien plus dignes.


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