Depuis une quinzaine d’années, l’utilisation de l’histoire à des fins politiques est devenue la marque indélébile du parti socialiste espagnol (PSOE) et de l’extrême gauche cryptocommuniste (réunie aujourd’hui sous le sigle Podemos-Izquierda Unida). Les mêmes faits sont sempiternellement évoqués par les autorités politiques et les grands médias : la répression « franquiste » contre les gauches pendant la guerre civile et la dictature de Franco. En revanche, c’est sur la pointe des pieds que la répression des droites par les gauches est décrite. Dans leur cas – dit-on- le « deuil » a déjà été fait sous la dictature.


Au fil des ans, l’idéologie mémorialiste de la gauche espagnole n’a cessé de se durcir. L’histoire, qui, bizarrement, serait dominée par la droite, est devenue une matière suspecte. Elle a été remplacée par la « mémoire historique et démocratique ». Fondée sur des mémoires individuelles et subjectives, celle-ci ne se soucie pas d’expliquer et de comprendre mais de sélectionner, de condamner et de dénoncer.

Le pardon et la concertation, c’est fini

Au lendemain de la dictature franquiste, de 1976 à 1982, deux principes ont animé « l’esprit de la transition démocratique » : le pardon réciproque et la concertation entre gouvernement et opposition. Il ne s’agissait pas d’oublier le passé, mais de le surmonter et de regarder résolument vers l’avenir. Il n’y a pas eu alors, comme les autorités se plaisent à le dire aujourd’hui, « d’amnésie volontaire », ni de « pacte du silence ». Bien au contraire, la transition démocratique reposait sur une parfaite conscience des échecs du passé et sur la volonté de les dépasser. Il ne s’agissait pas d’imposer le silence aux historiens et aux journalistes, mais de les laisser débattre et de refuser que les politiciens s’emparent du sujet pour leurs luttes partisanes. Il n’y eut donc pas d’oubli mais au contraire une attention particulière accordée à l’histoire et un nombre impressionnant de publications sans doute comme il n’y en a jamais eu.

Mais à partir des années 1990, et en particulier à partir de la campagne électorale de 1993, l’attitude du parti socialiste s’est infléchie. Un raz-de-marée culturel néo-socialiste et postmarxiste a bientôt submergé le pays. L’histoire manichéenne des premières années du franquisme, que l’on croyait définitivement enterrée avec lui, a resurgie mais sous une autre forme. Avec la Loi de Mémoire historique de 2007, de José Luis Zapatero, une nouvelle impulsion a été donnée aux arguments de la « Memoria histórica » et une véritable atmosphère de pré guerre civile s’est installée peu à peu dans le pays.

Amnésie mémorielle

En décembre 2008, le groupe parlementaire socialiste a présenté au Parlement une nouvelle proposition de loi pour réformer et amplifier la loi de 2007. Dans sa première mouture, ce projet de loi prévoyait une Commission de la vérité (sic !) composée de onze membres désignés par le Parlement pour dire la vérité historique. Il prévoyait également des amendes jusqu’à 150 000 euros, des peines de prison jusqu’à 4 ans, la destruction des ouvrages publiés et la déchéance, jusqu’à dix ans, des enseignants jugés coupables. Par chance, cette monstruosité antidémocratique a été remaniée et à ce jour c’est une nouvelle rédaction plus « soft » qui est  en attente d’être examinée et votée par les parlementaires.

Contrairement à ce qu’affirmait récemment le titre d’un journal du soir parisien, ce n’est pas l’interdiction du culte de Franco qui divise  l’Espagne, mais la définition ou le sens que le nouveau projet de loi de mémoire entend donner à « l’apologie du franquisme ». Il est en effet singulier et inquiétant de voir des partis de gauche devenus amnésiques, présenter un projet de loi prétendument démocratique qui n’est au fond qu’une étape vers l’instauration d’une sorte de soviétisme soft. Il est ahurissant de voir des partis de gauche se réclamer de la IIe République et de la démocratie en oubliant ou camouflant leur propre mémoire historique.

Les crimes des gauches

Comment pourrait-on oublier la part de responsabilité des gauches dans l’origine de la guerre civile  alors que le mythe révolutionnaire de la lutte armée, était partagé par toutes les gauches ? Comment oublier que la démocratie libérale n’était perçue, par le parti socialiste bolchevisé, par le parti communiste et par les anarchistes, que comme un moyen de parvenir à leurs fins : la « démocratie populaire » ou l’État socialiste ? Comment oublier le recours à la violence politique massive du parti socialiste lors du putsch d’octobre 1934 contre le gouvernement libéralo-centriste du radical Alejandro Lerroux dont le parti était nourri de francs-maçons ? Comment oublier que lors des élections du Front populaire de février 1936, 50 sièges de droite ont été invalidés et accordés systématiquement à la gauche pour que celle-ci puisse avoir la majorité ? Comment oublier que le Président de la République, Niceto Alcalá Zamora, jugé trop conservateur, a été limogé « en violation de la constitution » après un véritable « putsch parlementaire », selon ses propres dires ? Comment oublier la terreur dans la rue (plus de 300 morts en trois mois), la marginalisation et l’exclusion de l’opposition parlementaire en juin ?

Des exactions dans les deux camps

Comment oublier que les exactions et les exécutions extrajudiciaires  ont été aussi terribles et nombreuses dans un camp comme dans l’autre? Comment oublier que les pères fondateurs de la République, les intellectuels Marañon, Perez de Ayala, Ortega y Gasset, ou encore Unamuno, les véritables libéraux et démocrates de l’époque, se sont opposés au Frente Popular et ont fait le choix du camp national ?  Pourquoi répandre l’idée que depuis le début de l’instauration de la démocratie les Espagnols ont été  incapables de surmonter le passé, que la Transition a été une lâcheté et que la droite continue pour l’essentiel d’être franquiste ?  Pourquoi délégitimer la démocratisation de l’Espagne et miner la Constitution de 1978 ? Pourquoi enfin ne pas laisser définitivement les morts enterrer les morts ? En 1547, après s’être emparé de la ville de Wittenberg, Charles V visita la tombe de celui qui avait été son plus dur ennemi Martin Luther. Certains conseillers lui suggéraient de brûler les restes de l ’ « hérétique ». Magnanime, l’empereur répondit : “Il a trouvé son juge. Moi je fais la guerre aux vivants, pas aux morts”.

La Constitution de 1978 bafouée

L’historien de la guerre civile ne peut souscrire à une entreprise de haine et de démolition. Il sait trop bien qu’il ne faut pas confondre les origines et les antécédents de la guerre civile avec le putsch du 18 juillet 1936, ni la guerre civile avec la dictature de Franco ; que ce sont des faits qui sont tous bien distincts et qu’en tant que tels ils peuvent être jugés et interprétés de manières très différentes. En confondant tout, en sombrant dans l’amalgame, on se condamne à ne rien comprendre. Adéquatement, l’article 16 (alinéa 1) de la Constitution de 1978 garantit la liberté d’expression, la liberté idéologique et de culte sans autres restrictions possibles que celles qui découlent du maintien de l’ordre public protégé par la loi. Souhaitons que les parlementaires espagnols s’en souviennent à l’heure d’examiner et de voter ce nouveau projet de loi de mémoire si peu démocratique.



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