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Pedro Sánchez détesterait-il l’Espagne?

Une tribune de Rodrigo Ballester, du Centre d'Etudes européennes du Mathias Corvinus Collegium à Budapest

Pedro Sánchez détesterait-il l’Espagne?
Madrid, 6 novembre 2023 © SOPA Images/SIPA

Alors que des millions d’Espagnols défilent depuis plusieurs semaines, un slogan scandé dans les manifestations a fait mouche. En détournant les initiales du parti de Sánchez, PSOE, en un acronyme ravageur, « Pedro Sánchez Odia a España », la question est posée: Pedro Sánchez déteste-t-il l’Espagne ?


Vues l’ampleur et les raisons de la crise, la question n’est pas saugrenue. Pour constituer une majorité, Sánchez a accédé aux demandes les plus exorbitantes des partis séparatistes sans même les négocier. Tout d’abord, il a concédé une amnistie qui efface des centaines de délits commis entre 2012 et 2023, onze ans d’impunité pour des faits de sédition, violence, terrorisme et détournement de fonds publics, rien de moins. Problème, et de taille, la Constitution espagnole interdit explicitement les « grâces générales », donc les amnisties. La soi-disant magnanimité du leader socialiste est donc surtout un passage en force anticonstitutionnel.

L’État de droit aux oubliettes ?

Ce faisant, Sánchez piétine également la séparation des pouvoirs en subordonnant les juges (y compris la Cour Suprême) au pouvoir législatif. D’autant plus que l’accord avec les séparatistes catalans prévoit la création d’une commission parlementaire pour superviser l’application de « l’amnistie ». Ainsi, le Parlement aura le dernier mot sur les décisions des juges, un scandale inédit qui a fédéré toutes les associations de juges et de procureurs, y compris celles proches du pouvoir. Le Conseil National de la Magistrature, par unanimité, s’est insurgé contre cette mesure et dénonce l’«abolition de l’Etat de droit ».

Finalement, cette amnistie bafoue la légalité la plus élémentaire : il s’agit tout bonnement de politiciens blanchissant d’autres politiciens pour des raisons purement politiciennes, créant ainsi une caste d’intouchables au-dessus des lois. C’est d’autant plus scandaleux que Sánchez et ses ministres ont passé des années et toute la campagne à jurer leurs grands dieux que jamais le gouvernement ne franchirait cette ligne rouge. Deux jours avant le scrutin, le Premier Ministre déclarait, imperturbable, que « par conviction personnelle et parce que cette mesure est clairement inconstitutionnelle », il ne proposerait jamais une amnistie. Pour faire exactement le contraire deux jours plus tard.   

Au-delà de cette violation flagrante de l’État de droit, des millions d’Espagnols s’insurgent également contre les privilèges fiscaux obtenus par Basques et Catalans. En effet, Sanchez a monnayé leur soutien contre l’effacement de 20% de la dette de la Catalogne (de loin la région la plus endettée du pays) et la gestion de caisse commune de la Sécurité sociale au Pays Basque. Soit une ristourne de 15 milliards d’euros pour les premiers et des retraites bien plus avantageuses pour les autres, le tout payé par le reste de l’Espagne, y compris les régions moins riches !

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Finalement, des millions d’Espagnols se sentent humiliés car le gouvernement s’est littéralement couché devant Carles Puigdemont, fugitif de la Justice espagnole, avec lequel les émissaires de Sánchez ont négocié directement. Il a obtenu, par exemple, qu’un médiateur international vérifie la mise en œuvre des accords électoraux comme s’il s’agissait d’un processus de décolonisation ; il a avalé officiellement leur vision totalement tronquée de l’histoire et a concédé un référendum d’autodétermination tout aussi contraire à la Constitution que l’amnistie.

L’Espagne ne s’est donc pas réveillée pour des raisons politiques mais plutôt existentielles : la défense de la nation et de la démocratie, avec en toile de fond, un pays dont la polarisation, sciemment alimentée par Sánchez (il a déclaré dans son discours d’investiture vouloir ériger un « mur progressiste » face à une droite rétrograde), rappelle dangereusement celle des années 1930.

Indignations à géométrie variable

Qu’en pense l’Union Européenne ? Pas grand-chose pour l’instant. Malgré le piétinement inouï de l’État de droit perpétré par Sánchez, les dirigeants européens se taisent, et le Parlement traîne des pieds pour en débattre et la Commission a pour l’instant envoyé une simple lettre. Une hypocrisie insoutenable alors que 180 000 étudiants hongrois sont exclus d’Erasmus sans raisons valables et que les fonds dus à la Hongrie ou à la Pologne restent bloqués pour des peccadilles en comparaison avec le coup constitutionnel de Sánchez.

Gouverner quoi qu’il en coûte, en monnayant sa nation et la légalité contre sièges « sonnants et trébuchants » tout en mentant de manière éhontée, voilà ce que des millions d’Espagnols reprochent à Pedro Sánchez. Quand un Premier ministre est prêt à déchirer son propre pays, piétiner sa Constitution, semer la discorde et se coucher devant ceux qui disent haut et fort qu’ils veulent le détruire, alors de deux choses l’une : ou il le déteste, ou il place ses intérêts personnels et son narcissisme dévoyé au-dessus de l’intérêt général. Ou bien les deux ? Lors du débat d’investiture, son fou rire sardonique alors qu’il moquait Feijóo, son adversaire, de n’avoir pas voulu être investi à n’importe quel prix, est le plus inquiétant des présages.   



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Directeur du Centre d’Etudes européennes du Mathias Corvinus Collegium à Budapest

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