En faisant la connaissance de la chômeuse Julie, licenciée après vingt-deux de bons et loyaux services dans la même entreprise Benoît Rayski a voulu aller au delà des simples chiffres du chômage en France. Cela donne l’émouvant récit Les effacés de la terre (Le Cerf).


Longtemps, Julie s’est levée de bonne heure. Et pour elle, c’était le bonheur. Elle n’est pas de droite mais elle n’est pas de gauche non plus. La loi de l’offre et la demande formulée par l’économiste Ricardo, ou la main invisible du marché, on ne saura pas si elle en a déjà entendu parler. Ce qui est sûr, c’est que ces grandes lois ne lui sont pas favorables… Ni à elle, ni à des millions d’autres Français, relégués en dehors de l’emploi. A Caen, elle travaillait en tant que vendeuse d’articles de sport dans la grande distribution. Le travail tôt, les enfants, le jardin, l’école et la famille : la routine ? “Non, la vie” dit-elle simplement. Le bonheur de se retrouver le soir après le travail.

Mais tout ça, c’était avant : licenciée après vingt-deux années dans le même magasin de sport qui battait de l’aile, voilà que sa vie ordinaire bascule.

Politiques et médias ne veulent voir que les statistiques

Dans Les effacés de la terre (Le Cerf), Benoît Rayski raconte ses journées passées auprès d’elle. Elle a accepté de répondre à ses questions. Derrière les chiffres monstrueux du chômage en France, il y a bien de la misère. Sociale et financière parfois, humaine le plus souvent.

Alors que les statistiques du chômage intéressent politiques et médias en permanence, l’essayiste regrette que ces derniers ne se préoccupent que très peu du drame si humain et si moderne que représente une vie sans travail. Inutiles économiquement, on se garde bien de leur donner une parole, que honteux ils n’osent pas vraiment demander.

Est-ce une vie quand le temps s’écoule en euros?

Julie n’est pas pauvre, mais elle n’est pas riche non plus. Pas misérable, son ménage a perdu 400 euros par mois depuis son licenciement. Mais il y a des charges incompressibles… “Une fois qu’elles sont déduites, on regarde à la loupe ce qu’il reste pour vivre”  témoigne-t-elle. Rayski s’interroge : “Est-ce une vie quand le temps s’écoule en euros?” Celle qui regarde chaque soir le journal télévisé sur M6 “parce que sur TF1 c’était trop long” s’en sort pour 120 à 150€ de courses par semaine au Drive Leclerc (pour ne pas être tentée de prendre n’importe quoi, elle n’entre pas dans le magasin). Mais ces petits calculs financiers du quotidien sont somme toute fort communs ! “Ce qui me rend la vie triste, c’est d’être désœuvrée” explique celle qui peut désormais aller voir la mer du côté de Ouistreham tous les jours, ville où les nombreux migrants qui se cachent des gendarmes ont sa sympathie, même si elle “ne désire pas les voir de trop près”.

En attendant la suite d’une vie comme entre parenthèses, Julie remplit des formulaires (“des cases, encore des cases, toujours des cases…”), va à Pôle emploi où la conseillère la regarde à peine. APEC (Association pour l’emploi des cadres), VAE (Validation des acquis de l’expérience) ou tests de “savoir être” ne suffisent pas à remplir ses journées. Et surtout, Julie a honte.

Des gens simples

Avec un style simple pour décrire des gens simples (ses “effacés de la terre”),  Benoît Rayski livre quelques pages utiles pour nous rappeler le stigmate de millions d’oubliés.

Dans la France contemporaine, cachés derrière les diverses minorités et groupes de pression variés (est-il encore nécessaire sur Causeur d’en dresser la liste?), ce sont bien les chômeurs qui souffrent de la réelle “invisibilisation”.

Benoît Rayski, Les effacés de la Terre, Les Éditions du Cerf.

 

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