Histoire. L’essai d’Arnaud Teyssier, De Gaulle 1969, nous permet de revenir sur les causes et les conséquences du référendum de 1969, mais aussi de faire le bilan de cet héritage à l’heure du néolibéralisme et d’Emmanuel Macron.


Avril 1969 : dernier référendum «fatal» qui conduit le général de Gaulle à démissionner, le contrat entre le Président de la République et les Français étant bel et bien rompu. Arnaud Teyssier, dans De Gaulle 1969, revisite les tenants et aboutissants de ce cinquième référendum convoqué au sortir de la crise de mai 1968. L’auteur remonte aux racines de cette ultime tentative de « ressaisir les rênes », notamment après la révolte étudiante et la grève générale ouvrière. Au-delà de l’enjeu politique conjoncturel, nous sommes conviés dans l’ouvrage à disséquer la pensée gaullienne aux prises avec les structures sociales de l’économie, dans un moment où, selon l’auteur, « la « société » a fait son apparition avant que le « peuple » ait pu atteindre sa pleine maturité démocratique. » Cet essai dense, nourri d’une fine connaissance de la formation intellectuelle du Général de Gaulle comme de son œuvre, Les Mémoires d’espoir en particulier, nous offre l’opportunité de revenir sur la « participation » et son archéologie, sur les raisons de l’échec du référendum, et, enfin, sur l’avenir des relations sociales en nos temps de néolibéralisme échevelé.

La « participation » : un concept global

Le référendum d’avril 1969 avait pour objet la décentralisation, soit la création de 21 régions de programme, et la réforme du Sénat, fusionné avec le Conseil Economique et Social, celui-ci étant transformé dans sa composition par la présence de représentants des groupes socio professionnels et socio économiques. La « participation », maître-mot de la réforme, relève de la volonté d’armer la démocratie face aux crises à venir en parachevant l’œuvre institutionnelle de la Ve République. La participation se veut un concept global, rien moins que la recherche d’une alternative au capitalisme et à l’étatisation communiste de l’économie.
Une « réforme de la condition des hommes », réponse à la crise de civilisation, est explicitée comme « la participation de tous à la marche de l’activité à laquelle ils contribuent. »1 J’y entends l’écho assourdi du fameux « quod omnes tangit ab omnibus tractari débet », soit « ce qui concerne tout le monde doit être discuté par tout le monde. » Le latiniste aura reconnu ce vieil adage issu du droit romain dont l’Église se fit la promotrice au sein de la société politique (laïque) au Moyen âge central, favorisant ainsi l’essor des conseils royaux et assemblées d’états.

« Il faut le dirigisme »

Quoiqu’il en soit, le Connétable esquisse bel et bien une organisation économique et sociale originale qui n’abandonne pas aux seuls «décideurs » économiques, détenteurs de capitaux, les choix et les critères d’investissement. Le dirigisme n’est-il pas revendiqué sans ambiguïté aucune? « Bien que la liberté reste un levier essentiel de l’œuvre économique, celle-ci n’en est pas moins collective, commande directement le destin national et engage à tout instant les rapports sociaux. Cela implique donc une impulsion, une harmonisation, des règles, qui ne sauraient procéder que de l’État. Bref il faut le dirigisme.(…) J’ai voulu pour la République des institutions telles que les moyens du pouvoir correspondent à ses responsabilités. »2
L’économique et le social ne sauraient rester des domaines dont la citoyenneté et la politique sont exclues. En ce sens, la participation apparaît comme le couronnement du fameux discours d’Oxford du 25 novembre 1941, qui inscrit la dénonciation des systèmes totalitaires dans la transformation même de la civilisation occidentale. Les Mémoires d’espoir nous mettent en garde contre l’infirmité morale du « laisser faire, laisser passer » et la dégradation de la vie des travailleurs réduits au « rang d’instrument et d’engrenage. » Trente ans plutôt, un de Gaulle visionnaire, dans un tout autre contexte il est vrai, assignait au « parti de la libération » de construire « un ordre tel que la liberté, la sécurité, la dignité de chacun y soient exaltées et garanties. » Et ce afin « d’assurer le triomphe de l’esprit sur la matière ; car en dernier ressort, c’est bien de cela qu’il s’agit. » D’où la nécessité de défendre « la personnalité propre à chacun, le quant à soi, le libre choix. »3 Des mots que Simone Weil n’aurait pas renié dans L’enracinement.

Ambiguïtés du « Non d’Avril 69 »

A deux reprises dans son essai, Teyssier incrimine « l’immaturité démocratique » des Français, source de l’échec du référendum.
L’accélération du rythme de rotation des générations, sur laquelle se penchent certains observateurs dès la fin des années soixante, peut être mise au compte de cette « immaturité ». Mais ce n’est pas la seule cause de l’échec. En effet, le texte soumis au suffrage ne tient pas ses promesses, perd en crédibilité, puisque les représentants socio-professionnels prévus ne sont pas élus mais nommés. La portée politique de la « participation » en est donc bien affaiblie.
Il y a bel et bien un clivage au sein du gaullisme, dans lequel vont s’engouffrer ceux qui, plus tard, se feront les chantres du néolibéralisme. D’ailleurs, la lecture de Marc Ferro nous éclaire à ce sujet4. Georges Pompidou se laisse aller à craindre « une soviétisation ou un régime d’assemblée dans les entreprises. » A. Duhamel, lui, pronostique « la ruine de l’industrie privée » … Voila qui éclaire la lucidité du Connétable devant sa majorité issue des législatives de Juin 68. Ne confiait-il pas à des proches qu’ « il faut faire une politique PSU avec une majorité PSF? »5
On comprend mieux ce qui se cache derrière le « coup d’Etat du Dauphin », selon l’expression savoureuse de l’auteur, Georges Pompidou, en annonçant sa candidature à la prochaine présidentielle dès décembre 1968, verrouille le débat politique, rassure quant à l’avenir (de Gaulle a un successeur) et dédramatise (ou déculpabilise ?) une majorité de Non au référendum. Ce qui se produira. Pourtant, le texte soumis au suffrage reste bien en deçà des espoirs d’un René Capitant (« J’avalerai la couleuvre Pompidou », 31 Mai 68) qui souhaitait, lui, associer les travailleurs à la gestion de l’entreprise via l’élargissement des pouvoirs des C.E.
La suite de l’ouvrage nous révèle un Pompidou « libéré » qui confie à E. Heath (Premier ministre britannique 1970-71), son vœu d’un « droit commun des entreprises européennes fondé sur la common law britannique »6 ,« à l’opposé de la construction juridique française et de son organisation étatique. » Je ne peux m’empêcher de donner mon avis en soulignant que Georges Pompidou, devenu président, va relancer l’immigration afin « d’assouplir»- déjà !- le marché du travail…

Pour une nouvelle redistribution du pouvoir au sein de l’entreprise

Enfin, cette lecture invite à élargir et actualiser le champ de la réflexion.
Avec le recul, il est facile de noter que si ce Sénat économique et social, articulé à la démocratie représentative – soit l’Assemblée Nationale – avait vu le jour, la France aurait mieux traversé l’épreuve de la dérégulation libérale et de la division internationale du travail, les conditions d’un certain « patriotisme économique» étant assurées. En lieu et place nous avons eu l’affaiblissement qualitatif de l’Etat, la négation de son rôle régulateur de l’économie de marché, la soumission au néolibéralisme européen (Maastricht) et son cortège de déséquilibres majeurs, la perte de nos capacités industrielles, etc.
Pour autant, il faut prendre acte de ce que le temps du capitalisme fordiste, compatible avec une planification des investissements, est bel et bien passé. Que pourrait-on alors conserver de l’esprit de cette « révolution manquée » à l’heure d’un capitalisme financiarisé, soumis aux fonds de pension et aux actionnaires?
La tentation d’abdiquer est grande, tant les marchés ont su établir un rapport de forces en leur faveur, capitalisant les reculs successifs de l’Etat, et corollairement du mouvement ouvrier. C’est pourtant le moment de faire preuve d’imagination politique pour réformer les relations sociales, ce qu’ont su faire J-P. Chevènement et P. Quinqueton7, inspirés par la cogestion allemande, soulignant que « la prépondérance du pouvoir des actionnaires n’est pas tenable sur le long terme. » Et de plaider pour un modèle qui renforce la représentation des salariés au conseil de surveillance des entreprises, les informe des stratégies de développement en leur donnant voix au chapitre et assure au syndicalisme le monopole de la négociation sur les salaires.
L’implication dans la gestion, même limitée, n’est pas dans la tradition du mouvement syndical français. C’est un fait. Mais de nos jours, les syndicats sont parfois contraints de signer ou cautionner des accords régressifs. Et la gauche française n’offre aucune direction permettant au mouvement syndical de se redéployer, d’assurer sa fonction minimum de défense des salariés. J’entends bien l’argument selon lequel il y a des luttes. Exact. Or, ces luttes sont toujours défensives et n’améliorent pas la condition des salariés. Lors des négociations de Grenelle en 1968, Edmond Maire demandait au nom de la C.F.D.T. que les questions d’organisation du travail soient au menu des négociations. Refus de G. Pompidou. On attend toujours.
Les forces qui combattent les traités européens gagneraient à s’emparer de ces questions, ne serait-ce que pour prendre au mot les beaux discours gouvernementaux sur «la responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise ».

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