Loin des utopies sur la mondialisation heureuse, la crise à Hong Kong est une nouvelle illustration de la lutte des peuples pour une démocratie incarnée dans une Nation souveraine. Non loin des revendications populaires entendues lors du Brexit. Analyse.


 

Il me semble assez raisonnable de commencer par un constat: la globalisation heureuse dont certains esprits limités nous disaient qu’elle était l’horizon indépassable de la pensée humaine va mal, très mal. Or, pour moi, cela était inévitable tant la globalisation ne pouvait pas ne pas nous ramener à la nécessité de la Nation. 

Qu’est qu’une Nation ? Renan répondait que c’était une volonté de vivre ensemble fondée sur un imaginaire commun. Fort bien. Cette volonté de vivre ensemble a toujours eu avant tout une composante de protection.

Il ne peut y avoir deux “César” dans un pays

La Nation protège, et en particulier les plus faibles. Pour arriver à ce but, de la Nation émerge un État à qui sont confiés les droits régaliens de protection: police, justice, armée et diplomatie. Pour pouvoir assumer les devoirs qui lui ont été confiés, cet État doit prélever des impôts, et cela ne peut se faire en démocratie que dans la monnaie nationale tant l’Etat et la monnaie sont l’envers et l’endroit de la même pièce de monnaie, ce qu’avait fort bien vu le Christ quand il disait rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. La monnaie c’est César et César c’est la monnaie.

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Et la Démocratie réapparait dans le vote de l’impôt par le vote des citoyens (Suisse) ou de leurs élus (démocratie représentative). Et donc, il ne peut y avoir deux César dans un pays, et de ce fait, il ne peut y avoir deux systèmes juridiques. Et de même, César pour exercer son monopole de la violence légitime doit s’appuyer sur un système juridique que le peuple local contrôle par ses élus et qui en aucun cas ne peut être imposé de l’extérieur, faute de quoi la Nation n’est qu’une colonie d’un César extérieur.   

L’imaginaire de la Nation corrompu par la globalisation

Mais en second, dans la Nation existe toujours un imaginaire commun qui, loin de simplement les protéger entraîne les citoyens vers le haut : France, terre des droits de l’Homme, France terre des cathédrales, des philosophes et des fous (Bernanos)…Tant et si bien qu’un homme comme Romain Gary, juif ukrainien, écrivait qu’il n’avait pas une goutte de sang français en lui, mais que la France coulait dans ses veines… J’imagine que de nos jours, Alain Finkielkraut pourrait dire la même chose.

Or la globalisation a attaqué les racines mêmes de la Nation, c’est-à-dire non seulement la protection des faibles mais aussi l’imaginaire commun. Dans l’espoir d’arriver à leur État mondial, les globalistes ont voulu détruire et la protection et l’imaginaire commun.

L’utopie du gouvernement mondial

Et du coup, partout les peuples, à travers leurs nations, se révoltent car le système des globalistes interdit de fait et de droit le remplacement d’une élite qui ne donne plus satisfaction. La caractéristique essentielle d’une démocratie est celle-ci : ceux qui ont perdu les élections acceptent leur défaite jusqu’à la prochaine élection. L’acceptation de la défaite par les minoritaires constitue la pièce maîtresse, le cœur même de la volonté de vivre ensemble qui supporte moralement le monopole de la violence légitime accordé à l’Etat national.

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Comme le disait Jean Paul II, la démocratie ne peut s’exercer que dans une Nation. La réémergence de ces réalités laisse pantois tous les bons marxistes/globalistes et autres hommes de Davos qui pensaient que la globalisation allait nous amener à un gouvernement mondial de rois philosophes que personne n’aurait élu et que personne ne pourrait virer. Dans le fond, leur modèle était l’Europe – où les populations n’ont plus voix au chapitre parce qu’une technocratie toute puissante prend toutes les décisions – et leur idée était d’utiliser ce modèle pour passer à l’échelon supérieur, celui du gouvernement mondial. La caractéristique commune de tous les globalistes est en effet qu’ils haïssent le peuple, lequel peut par le vote remettre en question le monopole sur le pouvoir qu’ils ont réussi à s’octroyer.

Venons-en à Hong Kong

Le lecteur, à ce point de la lecture, s’il est encore avec moi, doit se demander ce que tout cela a à voir avec Hong Kong… Voici ma réponse. Ayant vécu vingt-cinq ans en Grande-Bretagne et dix ans à Hong Kong je crois connaître ces deux pays assez bien. Pour moi, le Brexit et les émeutes à Hong Kong ont exactement les mêmes racines : la volonté de préserver un système juridique qui protège contre la tyrannie des non-élus.  

Contrairement à la plupart des observateurs, j’étais certain que les Britanniques allaient voter pour le Brexit. L’histoire interne de la Grande-Bretagne (l’imaginaire commun évoqué plus haut) peut se décrire comme une longue marche vers la protection de l’individu contre ceux qui disposent de la violence légitime. De la Magna Carta à la glorieuse révolution de 1689 (vote par le Parlement des impôts) en terminant par la prééminence des Communes sur les Lords, il a fallu bien des siècles pour que la Démocratie s’installe chez nos voisins. La démocratie britannique a deux piliers:

  1. Les lois qui s’appliquent ne sont légitimes que si elles ont été votées par le Parlement
  2. La jurisprudence qui régit ces lois est décentralisée et le résultat de décisions judiciaires nombreuses (Common Law)

Ces deux principes essentiels étaient battus en brèche par l’intégration européenne puisque les décisions de la Commission étaient de jure d’un ordre juridique supérieur aux décisions du parlement ou à la jurisprudence des cours de justice locales… Ainsi, pour une grande partie des Britanniques, rester en Europe voulait dire que la Grande- Bretagne cessait d’être une démocratie. Le vote pour le Brexit était inéluctable.

La loi sur les extraditions qui fait déborder le vase 

Les Anglais – je devrais dire les Ecossais – ont occupé Hong Kong pendant cent cinquante ans, ce qui laisse des traces. La loi fondamentale signée en 1984 entre la Chine et la Grande-Bretagne prévoyait cinquante ans de transition pendant lesquels Hong Kong conserverait un système judiciaire de Common Law complètement indépendant du pouvoir chinois, un certain nombre de juges (portant perruque de crins de cheval) étant d’ailleurs d’origine Britannique.

Pour des raisons incompréhensibles (sans doute pour se faire bien voir de Pékin), le premier ministre de Hong Kong (chief executive), Carrie Lam a décidé de faire passer une loi devant le parlement local qui prévoyait de pouvoir extrader vers la Chine certaines personnes résidant dans l’ancienne colonie britannique et qui auraient contrevenu à des lois chinoises. Voilà qui était reconnaître la suprématie juridique de la loi chinoise, ce qui était complètement antinomique avec les accords de 1984.

Et il faut faire ici une remarque sur la population locale : elle est constituée en grande partie de gens qui ont fui la Chine pour ne pas vivre sous un régime communiste.

Vers la guerre d’indépendance ?

Jusqu’à l’arrivée de Xi, le Président Chinois actuel, il était tout à fait évident que le régime chinois se libéralisait petit à petit. Et donc l’habitant de Hong Kong se disait que d’ici trente ou quarante ans, les libertés individuelles seraient peut-être à un niveau « acceptable. » Cet espoir a disparu avec Xi. Et donc les jeunes Chinois se disent qu’il n’y a rien à perdre, cherchent à « casser la baraque » et demandent ouvertement leur indépendance.

Dans le fond, Hong Kong est en train d’émerger comme une Nation, avec sa volonté de vivre ensemble et son imaginaire commun fondés sur la lutte contre la Chine pour rester libre, ce qui est inacceptable pour la Chine tant la crainte de la fragmentation hante l’histoire de ce pays. Comment tout cela va-t-il se terminer ? Je n’en ai pas la moindre idée. Ne sous-estimons pas le rôle essentiel de la bêtise dans l’histoire. Voilà deux hypothèses quant à la suite de ce conflit inédit.

La première est pessimiste : l’armée chinoise rentre et écrase la révolte, comme à Tian-Amen, ce qui veut dire que la Chine se referme sur elle-même comme très souvent dans son histoire. Le monde rentre en dépression et les marchés financiers s’écroulent. Politiquement, l’internationalisation disparaît, des hommes providentiels émergent partout et les libertés individuelles reculent, partout sauf dans les pays de Common Law. Il faut n’être investi que dans les pays ou la Reine d’Angleterre est sur le billet de banque.

Dans ma seconde hypothèse,  Madame Carrie Lam décide de passer plus de temps avec sa famille, un nouveau « chief executive » est trouvé (les candidats ne sont pas légion) et est accepté par la population à Hong Kong et tout rentre dans l’ordre. Mais le Président Xi doit se souvenir de la phrase de Chirac qui doit bien avoir sa contrepartie en chinois : « les emmerdements, ça vole toujours en escadrille ». Que se passerait-il si la première «solution» n’était pas acceptée par la population chinoise et  que le pouvoir du parti communiste disparaissait aussi vite qu’il a disparu en URSS ? Accrochez vos ceintures, l’atterrissage risque d’être difficile…

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