Roland Jaccard s’étonne des indignations à géométrie variable


Nous étions l’autre soir chez Yushi (« Courage » en japonais), notre cantine de la rue des Ciseaux, à nous demander pourquoi Roman Polanski bénéficiait d’une telle indulgence dans la presse, alors qu’il avait été condamné par la justice américaine, contrairement à David Hamilton qui n’a jamais été reconnu coupable de quelque délit que ce soit. Imaginons une rétrospective des films de David Hamilton à la Cinémathèque: ce serait l’émeute.

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La réponse ne tarda pas. Polanski est un artiste surdoué, Hamilton un fabricant d’images kitsch. L’un mérite nos hommages, l’autre notre dédain. Vu sous cet angle, le plus conformiste qui soit, l’affaire est vite réglée… sauf que le kitsch est un concept qui mériterait une longue analyse tant il est, comme l’idéologie, soumis à des variations de jugement esthétique qui en font plutôt une arme de guerre contre un certain goût populaire de la part des élites qu’une frontière entre ce qui est recevable et ce qui ne l’est pas. Est kitsch ce que nous n’aimons pas, comme est « idéologique » la pensée d’autrui quand elle nous révulse.

Le problème vient qu’avec le temps, les goûts changent: il fut une période où les petites séries B, voire Z, au cinéma étaient méprisées. Et où la critique ne prisait rien tant que des films ambitieux, voire académiques. Il n’est pas invraisemblable que l’œuvre inégale de Polanski – à titre personnel j’aime beaucoup Frantic et Lunes de fiel – soit jugée poussiéreuse et que celle de David Hamilton passe pour avant-gardiste. Nul ne peut présumer de l’avenir. Ce n’est pas Thomas Morales, fervent défenseur de Max Pécas, qui me contredira.

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Il n’y aucune raison d’assassiner Hamilton et de porter Polanski au pinacle, de même qu’il est parfaitement grotesque d’attaquer Tariq Ramadan pour une présumée pédophilie, alors que pas une plainte n’a été déposée à Genève d’où viennent les confidences distillées dans la presse par des lycéennes sans doute éprises de leur professeur dans des années lointaines. Quant à Weinstein, puisqu’il faut à notre époque des boucs-émissaires pour bien signifier « que les temps ont changé », que « la parole des femmes s’est libérée » et que la délation est devenue un devoir civique, il fait parfaitement l’affaire.

C’est pourquoi sur ce plan, je défends aussi bien Polanski que Hamilton, Ramadan que Weinstein. Mes préférences vont aux deux premiers. Mais les attaques en-dessous de la ceinture, surtout quand elles ne sont pas établies par la justice ou prescrites, me répugnent. Les scènes de chasse en meute me font vomir. Il semblerait qu’elles soient devenues aujourd’hui le triste privilège des femmes. Oui, c’est bien à un changement d’époque que nous assistons. Sans soute irréversible. Ne me demandez pas de m’en réjouir!

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