Connaissez-vous le « chant-contre-chant » ? C’est ce moment où les personnages d’un film reprennent les paroles des morceaux qu’ils entendent. Pierre Sky, sociologue et cinéphile, spécialiste de la chanson y a consacré un essai posthume. 


L’histoire qui préside à la naissance de cet essai, Chant-contre-chant est singulière. En 2015, juste avant de se suicider, Pierre Sky confie à son psychanalyste Sébastien Smirou – par ailleurs écrivain – ce texte en lui demandant de lui trouver un éditeur. C’est donc un ouvrage posthume que nous proposent aujourd’hui les éditions Marest, avec ce petit décalage qui sied finalement parfaitement au propos d’un essai où il sera question de « reprise », de réappropriation et de réenchantement du monde par la grâce de la chanson.

Un profond amour du cinéma

Pour étayer sa réflexion, Pierre Sky part d’un motif récurrent chez Nanni Moretti qu’il nomme le « chant-contre-chant ». De quoi s’agit-il ? Non pas de l’utilisation classique de la chanson à des fins illustratives dans un film mais de la superposition des voix lorsque les personnages reprennent les paroles des morceaux qu’ils entendent par le biais d’une platine, d’un autoradio, d’un juke-box, etc.

A travers l’œuvre du cinéaste italien, Pierre Sky nous livre une analyse plus large, à la fois vagabonde mais aussi précise, du rôle de la chanson « reprise » dans l’histoire du cinéma en partant du Chanteur de jazz jusqu’aux Gardiens de la galaxie en passant par Casablanca et Une chambre en ville de Demy. Le tout soutenu par de solides références : Daney en premier lieu mais également Dagerman, Kierkegaard, Adorno ou Huxley.

Qu’on n’aille cependant pas s’imaginer affronter un essai abscons, se rengorgeant de ses savoirs universitaires monotonement étalés. La force de Chant-contre-chant réside dans le déploiement d’une pensée vive et mouvante, qui saute allègrement d’une image à une autre pour creuser ses intuitions sans jamais perdre le fil. Le style est brillant et toujours porté par un profond amour du cinéma, notamment dans sa dimension « populaire ».

Le pouvoir de la musique

Ce que pressent Sky chez Moretti, à travers ce motif du « chant-contre-chant », c’est un tiraillement entre une inadéquation fondamentale au monde, une incapacité à affronter l’idée même de couple et une volonté de « faire corps » avec les autres en entrechoquant sa voix à celle – populaire, universelle – de la chanson. Par un biais très stimulant, Sky rejoint les analyses de Daney sur un cinéma marchant sur deux jambes, à la fois art exigeant possédant sa langue, sa grammaire et qu’il s’agit de défendre, voir dans Palombella Rossa la manière dont Moretti gifle le journaliste adepte des anglicismes et, de l’autre, art populaire avec ses propres mythes et ses ritournelles que tout le monde possède en tête. Le « chant-contre-chant », pour l’auteur, c’est finalement un moyen de lier la noblesse du « latin » avec la trivialité du karaoké ou du « télé-crochet ». Une sorte d’épiphanie où le personnage, et par voie de conséquence, le spectateur, fait corps avec le monde qui s’exprime à travers les paroles d’une chanson.

Hasard heureux, j’ai découvert il y a peu Deux jours, une nuit des frères Dardenne qui recèle une belle scène de Champ/Contrechant. Elle est d’autant plus belle qu’elle arrive après une scène, dans la voiture, où le mari de Sandra (Marion Cotillard) coupe la radio quand débute une chanson particulièrement déprimante de Petula Clark.

Tout se passe comme s’il fallait préserver la jeune femme d’une « contamination » du monde à travers la chanson. Vaillant petit soldat, Sandra demande à l’écouter mais ils ne la chanteront pas. Un peu plus tard, après une tentative de suicide et le soutien d’une nouvelle collègue qui accompagne le couple, le trio reprendra dans la même voiture le Gloria de Them.

Le chant-contre-chant a ici valeur d’un véritable « retour au monde », d’une résurrection (pour rester dans le registre religieux qui est celui du « chemin de croix » mis en scène par les Dardenne). Sandra retrouve ici une certaine harmonie à travers le chant, une volonté de se battre…

« En répétant les paroles d’une chanson que nous entendons, nous les mâchonnons comme on chiquait autrefois le tabac »

L’intérêt de l’approche du livre de Pierre Sky, c’est qu’elle offre à tous les lecteurs des résonnances intimes. C’est le sens de la fin de l’essai, bouleversante, où l’auteur convoque Dagerman et son besoin insatiable de consolation à propos d’une anecdote que je vous laisse découvrir. Après avoir remarqué que Dagerman emploie le verbe « rassasier » pour notre besoin de consolation, Sky délie le fil de sa métaphore : « S’il l’inscrit dans le champ lexical de la faim, c’est qu’il a de l’appétit pour lui. (N’a-t-on pas, d’ailleurs, dans le même registre, soif de connaissance, de découverte, ou de liberté ?) Or c’est bien par la bouche que nous nous nourrissons du CCC. En répétant les paroles d’une chanson que nous entendons, nous les mâchons, nous les mâchonnons même, comme on chiquait autrefois le tabac ou comme on chique la coca pour en extraire le jus. Nous buvons les paroles ainsi prononcées, mais nous buvons surtout le geste même de leur prononciation. »

Quand on connait la fin tragique de l’auteur, on réalise qu’il n’y avait plus moyen pour lui de « dépasser son motif ». Comme chez Moretti, le besoin de consolation est impossible à rassasier. « Cependant, toujours comme elle, le CCC lui offre par éclairs une consolation qui illumine. Il se jette dans ses bras, chante avec lui et se sent alors porté. Concevoir des CCC et multiplier les moments d’étreinte chantée consiste dans cette logique à fabriquer l’épaule dans laquelle se blottir pour se porter soi-même. »

Et lorsque ces éclairs ne luisent plus dans la nuit, il n’y a plus qu’à précipiter le clap de fin…

Chant-contre-chant (2015) de Pierre Sky (Marest Editeur, 2019).

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