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Biodiversité: va-t-on vers une censure de la recherche?

"Le Monde" refuse tout “biodiversité-scepticisme”

Biodiversité: va-t-on vers une censure de la recherche?
Image d'illustration Unsplash

Toute une presse refuse que l’on mette en doute le chiffre totem d’un million d’espèces en voie d’extinction. Une tribune de Christian Leveque, auteur de La biodiversité avec ou sans l’homme (Editions Quæ, 2017)


La chronique publiée dans Le Monde du 24 mai par Stéphane Foucart laisse pantois. Pour faire bref, des articles publiés dans des revues scientifiques renommées osent remettre en cause le dogme de l’érosion catastrophiste de la biodiversité dont il est l’un des chantres. 

Une situation insupportable pour ce journaliste sans formation scientifique et qui ne s’est fait connaitre que par son engagement partisan et militant contre les OGM, contre les pesticides, contre les climato-sceptiques et maintenant, nouvel os à ronger, contre ce qu’il appelle le biodiversité-scepticisme… Pas la peine de faire relire les articles scientifiques avant publication par des comités de lecture, M. Foucart (et d’autres probablement) se charge de faire le tri entre ceux qui sont dignes d’être publiés et ceux que des comités de lecture, trop laxistes selon cet éminent spécialiste, ont laissé passer avec complaisance. 

Après les climato-sceptiques, le biodiversité-scepticisme

Foucart reproche en effet à ces papiers qui auraient dû être censurés selon lui de semer le doute sur les chiffres alarmistes qui nous sont abondamment prodigués par les ONG et les militants écologistes. Par exemple, deux publications scientifiques récentes (M. Foucart en a omis au moins une, qui va dans le même sens que celle qu’il dénonce) relativisent sérieusement les chiffres diffusés par le WWF concernant  l’érosion de la biodiversité. Et pourtant les scientifiques ont utilisé la même base de données que le WWF…! Pour ce journaliste, il est temps de remettre de l’ordre dans la boutique et de dénoncer cette déviance scandaleuse qu’il assimile par analogie au climato-scepticisme.

Tout scientifique qui a conservé une certaine indépendance d’esprit dans un monde où l’idéologie tend à prendre le pas sur la rationalité, ne peut que s’interroger sur les raisons de ces divergences. Bien entendu, pour Foucart, ces travaux sont entachés d’erreurs… la ficelle est grosse. Mais a-t-il pris la peine de lire ces travaux ? Tous ceux qui se sont attachés à dégager des facteurs de causalité dans des systèmes complexes savent combien l’exercice est difficile, surtout quand on ne dispose que de données partielles, disparates, et sur le court terme. Il est donc normal que les opinions divergent car chaque analyse prête à discussion, je dirai même dans un sens comme dans l’autre. Si l’incapacité des comités de lecture à séparer les bons et les mauvais articles profite aux sceptiques, on peut s’interroger inversement sur le nombre de publications portant sur des prédictions catastrophistes qui ont été acceptées et qui se sont révélées fausses à l’expérience… La recherche de causalité en écologie est un exercice bien difficile et je conteste qu’un journaliste d’opinion ait la compétence pour en juger.

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Ainsi, l’engouement médiatique sur l’ampleur de l’érosion de la biodiversité reste à démontrer. On cherche vainement le détail des données et les calculs publiés qui ont permis d’avancer le chiffre culte de 1 million d’espèces en voie d’extinction ? C’est curieux alors que l’on prétend fonder ces prédictions sur la science publiée. Doit-on également rappeler à M. Foucart la longue liste des prévisions catastrophistes publiées depuis des décennies dans les revues et qui se sont avérées fausses ? M. Foucart est-il alors frappé d’amnésie ?

Militantisme et science

De fait, entre le « dégagez il n’y a rien à voir » et les chiffres outrancièrement alarmistes qui font le lit de mouvements militants, il y a de la place pour une démarche moins émotionnelle. Ce que disent les papiers qui commencent à questionner la doxa conservationniste, c’est que le phénomène n’est pas à sens unique, qu’il y a des gagnants et des perdants… un constat trivial quand on travaille sur la dynamique à long terme des systèmes écologiques, mais qu’ici encore les écologistes ont instrumentalisé pour ne parler que des disparitions, en omettant de mentionner que si des espèces disparaissent dans un endroit donné, d’autres les remplacent. Chacun peut en effet constater que les populations de certaines espèces sont en expansion, alors que d’autres bien entendu sont en régression comme ce fut toujours le cas dans le passé. Mais surtout, et on rentre là dans une autre manipulation de l’opinion, on pratique l’omerta sur le fait que la différenciation des populations par adaptation écologique, condition préalable à l’apparition de nouvelles espèces, est toujours un phénomène actif, pour laisser croire que nous allons vers la désertification de la planète. Mais tout cela est probablement trop compliqué à comprendre pour des esprits pétris d’idéologie qui ne pensent qu’à stigmatiser le rôle de l’homme.

Les chercheurs souvent plus prudents qu’un édito du Monde

M. Foucart dévoile également un autre biais peu connu de la pensée conservationniste : il y a les bonnes espèces qui disparaissent (verdier d’Europe et traquet rieur) et les mauvaises qui progressent (pigeons et corneilles). Des distinctions purement subjectives et surprenantes de la part de ceux qui clament qu’il n’y a pas d’espèces nuisibles. Si les populations de rats progressent, certains peuvent en être marris car ils ne font pas l’objet de beaucoup d’empathie, mais ce sont aussi des éléments de la biodiversité. Alors sur quels critères doit-on faire le décompte ? 

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Relisez les travaux publiés M. Foucart, les chercheurs sont souvent très prudents dans leurs conclusions, alors que vous n’hésitez pas à instrumentaliser leurs résultats pour dénoncer obstinément les seuls pesticides, faisant ainsi l’impasse sur les autres facteurs éventuellement en cause. Une longue série de données sur les populations de perdrix en Grande Bretagne qui remonte au XIXe siècle (ce qui est exceptionnel) montre par exemple que ces populations ont commencé à fortement régresser bien avant l’introduction des pesticides… Pourquoi ? c’est là que la recherche a son rôle à jouer, pas pour servir la soupe des conservationnistes. Mais ce sont là probablement des propos de sceptique…

Ce que vous dénoncez ce sont des papiers qui, sans nier le phénomène d’érosion de la biodiversité, tiennent à remettre les pendules à l’heure par rapport aux informations anxiogènes des discours militants, alimentées il est vrai par quelques scientifiques qui y trouvent leur intérêt. Une démarche inadmissible selon vous, ce qui montre combien l’écologisme que vous défendez est sectaire et intolérant. Il faudrait museler tout ce qui risque d’affaiblir votre discours catastrophiste. 


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Ecologue spécialiste de la biodiversité. Président honoraire de l’Académie d’Agriculture de France, directeur de recherche émérite de l’IRD, auteur de nombreux ouvrages sur l’écologie et la biodiversité dont « La biodiversité avec ou sans l’homme. »

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