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Immigration : l’Autriche n’est plus à l’Ouest

Allié à l'extrême droite, le nouveau chancelier fera tout pour que l'UE résiste à la pression migratoire

Immigration : l’Autriche n’est plus à l’Ouest
Le chancelier autrichien Sebastian Kurz aux côtés de son homologue allemande Angela Merkel, Berlin, 17 janvier 2018. ©Emmanuele Contini

Allié à l’extrême droite, le nouveau chancelier conservateur Sebastian Kurz a su rassurer Bruxelles par son europhilie. Après avoir profondément réformé son parti pour le mettre à son seul service, ce jeune trentenaire pèsera de tout son poids pour que l’Union européenne résiste à la pression migratoire.


L’émotion provoquée par le retour au pouvoir du FPÖ, le sulfureux parti d’extrême droite autrichien, comme junior partner d’une coalition dirigée par le conservateur Sebastian Kurz, a fait long feu. En 2000, l’Union européenne avait sanctionné Vienne après la formation d’un gouvernement de coalition rassemblant l’ÖVP (droite chrétienne-démocrate) et le FPÖ de Jörg Haider. Vingt ans après, Bruxelles et les principales capitales européennes se sont vite estimées satisfaites des proclamations europhiles du nouveau chancelier, bien connu de tous ses collègues depuis son accession, en 2013, à l’âge de 27 ans, aux fonctions, occupées jadis par le prince de Metternich, de chef de la diplomatie autrichienne. Certes, l’Autriche d’aujourd’hui n’est pas la Double Monarchie du temps de sa splendeur, mais ceux qui raillaient en coulisses un pays donnant à un gamin sans diplôme ni expérience du vaste monde les clés de sa diplomatie doivent aujourd’hui ravaler leurs sarcasmes. Doté d’un sens politique inné, d’une capacité d’adaptation hors du commun, Sebastian Kurz a provoqué dans son pays un séisme politique comparable à celui opéré en France par Emmanuel Macron, quelques mois plus tôt.

Kurz n’est pas Merkel

Gouvernée depuis dix ans par une « Grande Coalition » à l’allemande, conduite par un Parti social-démocrate (SPÖ) déclinant, miné par le clientélisme et les affaires, allié à des conservateurs sans âme ni imagination, l’Autriche avait déjà exprimé sa défiance envers sa classe politique lors de l’élection présidentielle de 2016 : les partis de gouvernement, SPÖ et ÖVP, relégués en troisième et quatrième position, subissaient une cuisante défaite, le second tour opposant le candidat du FPÖ, Norbert Hofer, et un écologiste, Alexander Van der Bellen. À l’issue de péripéties à l’autrichienne – un peuple germanique peut aussi être bordélique – et d’un second tour annulé et rejoué, le Vert l’emporta sur le Brun, l’Europe poussa un soupir après avoir craint le pire, et la vie politique normale sembla reprendre son cours au pays de Gustav Mahler et Conchita Wurst.

Dans les cercles dirigeants, à gauche comme à droite, on considérait que la présidentielle n’était qu’un accident et que la bonne santé économique du pays – 5% de chômage, un taux de croissance de 2,3% en 2017, un commerce extérieur florissant – allait ramener les électeurs à la raison. L’élection présidentielle avait permis aux électeurs de se défouler sans grand risque, le président de la République disposant seulement d’un pouvoir symbolique, le pouvoir réel étant exercé par le chancelier et son gouvernement.

Sebastian Kurz, en revanche, avait bien perçu que le scrutin présidentiel traduisait une réelle inquiétude populaire provoquée par la grande vague migratoire de l’été 2015. Le flux de réfugiés et de migrants économiques en provenance du Moyen-Orient, du Maghreb et d’Afrique subsaharienne avait traversé l’Autriche, pour rejoindre l’Allemagne de Merkel qui leur ouvrait les bras. Sebastian Kurz avait alors vivement critiqué la politique de la chancelière et plaidé, au sein de l’UE pour une politique restrictive en matière de droit d’asile, et en faveur d’un renforcement significatif de l’étanchéité des frontières extérieures de l’UE. Il était en pointe dans la critique d’Erdogan, même s’il considérait que l’accord conclu avec la Turquie pour stopper le flot de réfugiés était un moindre mal. Furieux, Erdogan mit son veto, à l’OTAN, à l’admission de l’Autriche au sein du Partenariat pour la paix, une structure permettant d’associer les pays non membres de l’Alliance à son système de sécurité collective.

L’Autriche, l’Europe centrée

À l’approche des élections législatives du 15 octobre 2017, Kurz prenait date en incarnant la fermeté, face à la vague migratoire et aux prétentions d’Ankara. Tandis que le FPÖ réclamait le retrait de l’Autriche de l’UE, lui jurait de sa loyauté européenne tout en se posant en porte-parole d’une Europe centrale et orientale réticente à avaliser les diktats de Bruxelles sur les migrants. Pour la première fois depuis l’adhésion de l’Autriche à l’UE, en 1995, Vienne prenait ses distances avec Berlin, dont elle épousait jusque-là l’essentiel des positions européennes, notamment sur le plan économique.

Avec Sebastian Kurz, l’Autriche se voit à nouveau comme un pont entre l’Europe carolingienne – celle des fondateurs de la Communauté européenne – à l’Ouest et, à l’Est, la « nouvelle Europe », libérée du joug communiste en 1989. Or, nombre de ces pays sont issus du démantèlement de l’Empire austro-hongrois après 1918…

L’histoire et la géographie sont de retour, tout comme l’économie régionale, dans laquelle l’Autriche joue un rôle majeur avec ses banques et ses sociétés de services. Et il se trouve que les populations de République tchèque, de Slovaquie, de Hongrie et de Croatie n’éprouvent pas, loin de là, à l’égard de l’ancienne puissance impériale le ressentiment d’ex-colonisés.

Grace au chancelier Bruno Kreisky, l’Autriche, en 1955, avait retrouvé sa pleine souveraineté grâce à un compromis conclu en pleine guerre froide : la division « à l’allemande » entre une zone soumise à Moscou et une zone rattachée à l’Occident lui fut épargnée en échange d’une stricte neutralité militaire et politique, interdisant au pays d’adhérer à l’OTAN ou à l’UE. C’est à un aggiornamento de ce positionnement géopolitique que Sebastian Kurz entend aujourd’hui procéder.

Un Wauquiez aux méthodes macroniennes

Profitant du désarroi des grands partis, et de leur crainte de voir le FPÖ arriver en tête aux législatives, Sebastian Kurz procède à une révolution interne, une sorte de putsch en douceur, au sein de l’ÖVP, où il renvoie les membres de la vieille garde dans les provinces dont ils sont les barons pour mettre le parti national à son service exclusif. Les conservateurs iront à la bataille électorale sous l’étiquette « Liste Sebastian Kurz » en gros caractères et « ÖVP » en petits. Les listes écartent les anciens pour les remplacer par des jeunes, des femmes, des membres de la société civile. Il change la couleur noire (comme une soutane de curé…) qui symbolisait l’ÖVP pour un turquoise du plus bel effet, et se positionne résolument à droite, sur le plan économique comme sur le plan sociétal. Rapporté à la situation politique française, Kurz pourrait être un Wauquiez aux méthodes macroniennes… Il dispose cependant d’un avantage dont le nouveau chef de la droite française est pour l’instant privé : déjà pratiquée dans les années 2000 sans provoquer les catastrophes annoncées, l’alliance de gouvernement avec l’extrême droite n’est pas un tabou. La gauche sociale-démocrate, d’ailleurs, n’a pas hésité à la pratiquer pour se maintenir au pouvoir dans le Burgenland.

Les élections d’octobre 2017 ont été un triomphe pour Sebastian Kurz, qui est arrivé largement en tête avec 31,5% des voix, le meilleur résultat des conservateurs depuis 2002, devant un SPÖ talonné par l’extrême droite. Les électeurs ayant exprimé leur refus d’une reconduction de la Grande Coalition, l’alliance avec le FPÖ allait de soi. La nouvelle Autriche est en marche, et elle risque de surprendre.

 

Avril 2018 - #56

Article extrait du Magazine Causeur


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