Ce témoignage achèvera de vous convaincre que les frenchies sont facilement mal vus en Australie. Découvrez l’expérience angoissante d’un professeur expatrié là-bas. Communautarisme, capitalisme ultra sauvage, pensée unique et bien-pensance: rien ne lui sera épargné.


Juin 2017. Je viens d’apprendre que je pars en Australie. La personne chargée d’envoyer les assistants de langue côté Pacifique n’a pas eu le temps de finir sa phrase que j’ai déjà accepté. « Une école un peu spéciale… », qu’elle disait. Tant pis. Ce sera ma dernière en tant qu’expatrié et enseignant de Français Langue Etrangère (FLE), avant de redevenir professeur de Lettres au pays du vin et de la bavette. 

# BalancetonFrançais

Direction l’autre bout du monde. Les anglophones, je les connais bien. Deux ans en Irlande, une année en Ecosse, et des trajets incessants vers Londres et la province anglaise m’ont fait découvrir une culture riche, exceptionnelle, plurielle. Cependant, je suis loin de me douter que je viens de partir pour un autre univers : celui du puritanisme victorien suranné mêlé à un capitalisme ultra sauvage. Le règne de la pensée unique et de l’absence de libre-arbitre. Ce qui m’est arrivé relève de la science-fiction. 

Un frenchie mal vu au pays des kangourous

L’école où j’ai été affecté est une petite ville en soi, autonome, cernée de bush. La structure accueille plus 2000 élèves et emploie presque 600 personnes, dont certaines vivent et dorment ici toute l’année. Un véritable microcosme au milieu de rien, avec un service de sécurité privé et un ancien militaire supervisant le tout. L’argent y abonde :  l’année se négocie à partir de 25.000 dollars pour le lycée, sans compter les extras, et jusqu’à plus de 50.000 dollars pour les internes. On y étudie de la Maternelle à la Terminale. Le confort proposé par l’école est d’ailleurs exceptionnel : me voilà logé dans une maison avec clim, court de tennis et salle de sport. Sans compter une colocataire chinoise. Et très vite, ça dérape. 

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On me refuse en premier lieu l’accès à la salle de sport, pourtant fréquentée par le personnel enseignant. J’apprendrai plus tard que j’ai « été impoli en demandant où était la gym ». Sacrés anglicans… Persévérant, j’arrive à me faire accepter par l’ex militaire qui tolère mes génuflexions et mes soulevés de terre. Deux semaines de réunions sont ensuite imposées avant d’enseigner. Deux semaines où des projections sur l’Europe sont montrées, avec un message récurrent : les personnes se battant contre le voile islamique sont racistes. Un professeur est également pointé du doigt : il aurait interdit à ses élèves de parler chinois durant son cours de littérature anglaise. L’homme a dû faire un mea culpa en public. Suivent d’autres fables sur le vivre-ensemble et le multi Kulti. Une belle histoire pour un staff blanc richissime. Les jours d’après, je suis invité à expliquer comment on enseigne en France. J’annonce que ce n’est pas si choquant d’interdire aux élèves de parler une autre langue durant un cours de Lettres. Wallah Alfred de Musset ! L’homme qui me fait face et qui me fixe de ses yeux froids sans se départir d’un sourire malin n’est autre que le directeur de l’école, me glisse-t-on après. C’est peut-être l’un des éléments qui va précipiter la catastrophe.

Choc des cultures

Le département de Langues est écrasé par la personnalité dévorante de la sous-chef, une Française ayant passé le plus clair de sa vie dans le Pacifique, obsédée par le racisme envers les musulmans (tant pis pour mes propositions de cours sur les révolutions irlandaises du début du siècle). De même pour la boss, qui écoute tout ce que raconte son lieutenant. Ici, la discipline est stricte : pas de blagues de cul, de politique, ou de sexe. Toto est gender fluid.  En cours, le contact avec les élèves est toutefois exceptionnel : les étudiants sont passionnés, intéressés. L’ambiance à la maison, en revanche, est morose : ma colocataire chinoise ne comprend pas pourquoi je cuisine avec du vin. Ça l’agace, la minette. Et ça ne loupe pas. Rapidement, je suis convoqué par mes deux supérieures. En cause : une soirée avec quelques amis autour d’une bonne bouteille et d’un repas. Je suis surpris : et on m’a accordé le droit de recevoir qui je veux, quand je veux. Peu importe à leurs yeux. Rapidement, on en arrive au point essentiel : « Combien de verres de vin utilises-tu pour cuisiner ? ». Le choc est de taille pour une bavette à l’échalote. Je réponds en anglais. Je m’emporte. On me précise que je dois baisser la voix, car je suis « violent ». La sous-chef reprend « Et si ta colocataire était musulmane ? Ça serait un manque de respect que de boire et cuisiner avec du vin devant elle ». Ite missa est. Je me fais sermonner, à plus de 16000 kilomètres de Paris, parce que ma colocataire chinoise aurait pu être musulmane, et que le vin, c’est haram. Un comble pour le franco-libanais que je suis. En rentrant chez moi, je veux discuter avec ma coloc, comprendre. Je réalise qu’elle a écrit un mail à une centaine de personnes : toute la hiérarchie, en fait, a été avertie de ma déviance bovine et alcoolique, photos des reliefs du repas à l’appui. Je crois qu’à ce stade, j’aurais dû partir. Mon orgueil a malheureusement pris le dessus. Il aurait fallu me souvenir que le premier partenaire économique de l’Australie est la Chine. Qu’un amphithéâtre au sein de l’école est érigé à « la gloire du siècle asiatique ». #BalancetonFrançais.

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Très vite, je suis mis au ban. Mes cours sont mauvais, me lâche-t-on. Je suis systématiquement épinglé sur mon travail. Reprends tout ! Si les élèves ont une baisse de moyenne, c’est de ta faute ! Les portes sont claquées devant moi, mes idées rejetées.  Si un étudiant ne rend pas son travail, c’est que je n’ai jamais donné de travail. La parole d’un ado vaut déjà plus que la mienne. On change mon emploi du temps à vingt-trois heures, « comment ça, tu ne regardes pas tes mails à 11.pm ? ». On me force à venir en cours le samedi matin, seul, en salle des professeurs. On me demande aussi de truquer des notes. Vu le prix qu’ils payent, les têtes blondes ont le droit de réussir, non ? Je réalise que ce poste est une arnaque, qu’il n’a rien à voir avec le travail d’assistant : je suis en charge de classes pour un peu moins de mille euros par mois, là où mes collègues touchent des salaires de chirurgien.  A la cantine, on s’éloigne et je mange seul. J’ai pourtant le soutien d’une seule personne qui me met en garde : « attention, tu es un homme en conflit avec une colocataire. Tu auras toujours tort dans ce pays. Préviens l’ambassade de France et ton recruteur, la hiérarchie n’a pas à te parler ainsi ». Pas le temps. Je suis convoqué de nouveau, après une deuxième soirée repas, et cette fois-ci, ça ne déconne pas. Ils sont tous là : le responsable de la vie sur le campus, le chef de la sécurité, le département de Langues, des gratte-papier, tralala. Même question sur la cuisine, sur le vin. Les Grandes Purges ont commencé et je refuse net de répondre. On me prend par le bras pour m’amener dans une autre pièce. Je me débats et m’énerve pour de bon. Je crie que c’est ma vie privée. Que c’est un cauchemar orwellien. On me murmure alors à l’oreille cette phrase que je n’oublierai jamais : « you have no private life here ». Pas de liberté. Comme mon Internet surveillé, et les rapports envoyés à l’administration concernant les sites que je visitais. Je suis furieux en rentrant chez moi. Ma colocataire a encore pris des photos de la cuisine : c’est elle qui a déclenché la deuxième curée. Je vais vers elle et lui hurle un délicieux « fuck you ». La bonne affaire, je suis maintenant considéré comme « dangereux ». L’école m’interdit de passer mon propre perron et me force à vider les lieux pour plusieurs heures. Et loin. Enfin de retour, on surveille la maison toute la nuit. J’ai même aperçu des types en costard dans le jardin, le matin, depuis ma véranda. Welcome to the Matrix

Thérapie Causeur

Je craque. La pression est trop forte. Les vexations s’intensifient, je suis devenu le paria absolu. Sans attendre plus encore, je rampe chez un médecin qui m’arrête immédiatement et me confie : « There are very bad people here, I know it ». C’est la première fois que je suis arrêté par un doc’. Je suis donc mis sous sédatifs et prépare ma fuite et ma défense : capture d’écrans de mails où l’on m’explique que l’école fonctionne mal à cause de moi, et ainsi de suite… L’Ambassade et mon employeur sont avisés. Très vite, mon seul soutien me rapporte que parmi la hiérarchie qui ne me lâche plus, certains auraient poussé des élèves au suicide. Que ma supérieure directe considère mon arrêt de travail comme un faux, qu’il ne vaut rien. Malgré le soutien inestimable de mon entourage et des quelques expatriés rencontrés sur place, j’ai changé et je ne tiens plus debout. J’abandonne donc le poste et repars durant les vacances, quelque six mois après mon arrivée. J’ai voulu tenir tête à un empire de rhinocéros façon Ionesco, et je l’ai payé très cher. Mon père en apprenant cette histoire me soufflera l’idée : « Tu devrais raconter ça, dans un article, pour Causeur ». Il n’y pas de mauvaises catharsis, n’est-ce pas ? Tant qu’il y a de la bavette…

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