Sous des prétextes écologiques, sociaux, culturels, touristiques, nos édiles bradent l’âme et l’histoire de la capitale au profit des marchands du temple. Heureusement, une poignée de Parigots résistent…


Causeur. Vous êtes président de Sites & Monuments, la plus ancienne association de défense du patrimoine, et à ce titre vous avez engagé de nombreuses procédures contre la Ville de Paris. Pour quelles raisons ?

Alexandre Gady. Notre rôle, en tant qu’association nationale reconnue d’utilité publique, est de défendre au mieux le patrimoine naturel et bâti, notre bien commun, et dans le cas où celui-ci serait menacé, d’intervenir. Nos combats s’inscrivent dans le droit fil d’un héritage et d’une expertise plus que centenaire, puisque l’association a été créée en 1901. C’est un des bienfaits du système démocratique : les citoyens veillent ainsi à la bonne marche des affaires de la cité. Et comme rien n’est parfait en ce bas monde, la Mairie de Paris commet parfois des erreurs : nous essayons donc de l’aider à faire mieux.

Agir signifie forcément se battre : de quels moyens disposez-vous ?

Le pouvoir des associations est mince. Dans les années 1990, sous l’impulsion d’un jeune et brillant avocat, Olivier Chaslot (décédé en 2009), nous avons développé une activité alors rare dans les associations de défense du patrimoine, pour des raisons à la fois de moyens, mais aussi de culture : les procédures judiciaires. Celles-ci sont longues évidemment, et aléatoires car elles s’effectuent devant la justice administrative, inventée par Napoléon : tribunaux administratifs, cours administratives d’appel, enfin Conseil d’État au bout de la chaîne, une institution sans doute trop liée au pouvoir politique (qui en nomme certains membres à discrétion), comme on l’a vu dans l’affaire de la Samaritaine (voir encadré). Ces actions sont fondamentales pour peser dans le débat autrement que par des gentils courriers ; il faut se donner les moyens de peser dans la décision quand elle est trop loin des citoyens.

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Ces procédures sont coûteuses : comment faites-vous ?

Une association vit d’abord des cotisations de ses adhérents, et nos premiers procès ont été faits avec des bouts de chandelle. Puis, nous avons cherché du mécénat. Aujourd’hui, nous faisons comme tout le monde, du fund raising : on lève des fonds via le site de l’association, parfois par le biais de pétitions, pour des causes précises : ce sont des « dons affectés ». La bataille du jardin botanique d’Auteuil, par exemple, a été un succès formidable de ce point de vue. Malheureusement, l’enthousiasme citoyen ne garantit pas nécessairement le succès devant la justice administrative.

Le jardin botanique des serres d’Auteuil

Construire un stade de 5 000 places en béton dans un jardin botanique en site classé et protégé au titre des Monuments historiques, que même B. Delanoë jugeait en 2006 inviolable : voilà l’exploit de la Fédération française de tennis, activement soutenue par Matignon, M. Valls regnante, le ministère de la Culture et… la Mairie de Paris, propriétaire du jardin. Sites & Monuments, avec d’autres associations, a élaboré dès 2011 un projet alternatif chiffré et obtenu en référé la suspension du permis en mars 2016, alors que les bulldozers approchaient. Las encore ! Le Conseil d’État a cassé le jugement, permettant à la FFT de raser un ensemble de serres techniques et d’abattre une centaine d’arbres en septembre dernier. L’affaire est toujours pendante au fond devant la cour administrative d’appel, mais le résultat est connu : le stade est en chantier.

Il existe tout de même une instance patrimoniale, la Commission du Vieux Paris : quel est son rôle ? Dans quelle mesure peut-elle intervenir sur des dossiers de ce genre ?

La Commission du Vieux Paris est un organisme consultatif placé auprès de la mairie, institution que je connais bien puisque j’y ai travaillé pendant six ans. Officiellement, c’est un organisme libre, que les gens prennent pour une association à cause de son nom, mais qui est de fait une véritable instance municipale. L’arrivée de la gauche à Paris en 2001 a correspondu, à quelques mois près, à la mort de son vice-président historique, Michel Fleury, qui a littéralement incarné la commission, des années 1950 jusqu’à sa mort, durant presque un demi-siècle donc. C’était un homme courageux, avec une immense culture et une belle mauvaise foi, ce qui lui donnait une certaine force de frappe. Il était surtout très indépendant d’esprit et n’avait peur de rien. Son mépris pour Chirac ou Tiberi était légendaire ! Je pense qu’aujourd’hui, un peu comme Philippe Muray, il serait en surchauffe…

Comment est-elle composée ?

Quand elle a été créée, en 1898, le modèle était celui de l’Académie française, avec des nominations à vie de gens de lettres et de connaisseurs éclairés. Il y a donc une quarantaine de membres, des élus, bien sûr, de tous bords, et des experts, des représentants d’association, etc. Mais la réforme de 2002 a sévèrement lifté cette pittoresque vieille dame. Désormais, les membres de la commission sont nommés à chaque élection, et le cabinet du maire a repris l’ordre du jour en main.

Cette commission est chargée de donner un avis, que le maire peut mettre à la poubelle, mais c’est aussi la force d’un avis consultatif : la possibilité d’être libre et de dire librement les choses. Parmi les vice-présidents successifs après Michel Fleury, il y a eu quelques personnages improbables, et une architecte courageuse, Marie-Jeanne Dumont, professeur à l’école de Belleville, spécialiste du logement social ; elle a modernisé l’institution et multiplié les expertises pointues, ce qui a fini par déranger. Le dossier des serres d’Auteuil notamment a donné lieu à une séance homérique, à la suite de quoi elle a été mise à pied. Aujourd’hui, la commission a perdu beaucoup de force et de liberté, c’est finalement un organisme administratif comme un autre. Les élus ont parfois du mal à accepter que les associatifs, les experts, la « société civile » (le terme est un peu galvaudé) disent autre chose que « tout va très bien madame la marquise ». La culture démocratique française a encore des progrès à faire !

On a pu voir, par exemple, au moment de l’Euro 2016, d’immenses dispositifs publicitaires défigurer le Champ-de-Mars ou les Champs-Élysées. Or il s’agit de « sites classés » qui, selon une loi de 1910 alors portée par notre association, ne doivent recevoir aucune publicité. Autrement dit : la mairie a violé la loi

Quand vous entamez une procédure, qui attaquez-vous ?

On attaque le producteur de l’acte administratif. Quand il s’agit d’un permis de construire parisien, c’est l’autorité qui a délivré le permis, c’est-à-dire la mairie. Dans l’affaire de la grande roue, place de la Concorde, nous avons attaqué sur deux fronts. D’abord, l’autorisation délivrée par la DRAC – puisqu’il s’agit d’un lieu classé « monument historique » –, en considérant notamment qu’elle commettait une « erreur manifeste d’appréciation » en autorisant le placement de la roue exactement dans l’axe historique conçu par Le Nôtre, cette magnifique perspective connue dans le monde entier qui s’étire des Tuileries à l’étoile. Ensuite au pénal, après avoir constaté une occupation du sol bien supérieure à la convention signée par la mairie. Aucun de ces jugements n’est encore tombé, mais l’affaire donne lieu à des articles réguliers et amusants du Canard enchaîné.

Autre cheval de bataille de votre association : les pubs géantes qui se multiplient en ville.

En effet. Les publicités sur les échafaudages des monuments historiques en travaux sont autorisées en France depuis 2005, et la Mairie de Paris vient de se donner, par un vote du conseil municipal, l’autorisation de faire la même chose sur tous ses bâtiments, édifices religieux compris – avec l’accord du clergé… C’est ainsi que le transept de Saint-Eustache est caché par une immense affiche, et que Saint-Augustin a disparu derrière la photo d’un téléphone portable de 2

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Été 2017 - #48

Article extrait du Magazine Causeur

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