Avec Seconde Ballade, ce sont elles que nous invite à suivre Emilie Gévart. Un récit sublime et bouleversant. Un grand roman.

C’est banal et la phrase qui suit pourrait n’être qu’un truisme : on se sort pas indemne de ce roman. De ce récit plutôt. Car, bien qu’il soit écrit « roman » sur la couverture, on a très vite l’impression qu’il n’y a pas dans ce sublime texte une seule miette de fiction, ou si peu. Tout sonne vrai ; si vrai. Les personnages, les descriptions, les atmosphères, tout sent le vécu à plein nez. On est happé par cette histoire d’amour, de souvenirs, de regrets et de mort. Oui, happé. Le style y est pour beaucoup. L’auteur, Emilie Gévart, comédienne et metteuse en scène, ne s’écoute pas écrire ; elle n’a aucune envie de faire de la littérature. On sent bien qu’elle s’en fiche. Elle raconte avec son cœur, avec ses sens, avec ses tripes, avec ce terrible outil qu’est la mémoire. Parfois, ça s’emballe ; l’écriture devient folle quand les sentiments débordent ; quand la tension devient trop forte. Mais qu’est-ce que c’est beau ! Si beau ; sublime plutôt. Oui, ce roman-récit est sublime.
« Nos égos blessés »
De quoi s’agit ? Émilie et Jérôme se sont aimés vingt ans auparavant. Lui, il enseignait le piano et donnait des concerts ; elle, elle voulait devenir écrivain. Ils habitaient à Lille, voyageaient beaucoup, traînaient sur la falaise d’Etretat, tout au bord, tout au bord du vide. Ils finissent par se séparer. Douleurs infinies. Deux décennies plus tard, Jérôme la recontacte. Leurs existences ne sont plus les mêmes. Emilie vit en couple ; elle a deux enfants. Il vit seul, a plaqué le piano qui le faisait vivre. Et survivre. Elle le sent tendu… Au fil des conversations téléphoniques, tout leur revient dans la tronche. Leur vie d’avant ; celle de leur jeunesse et de leurs amours défuntes car c’est bien l’amitié qui les lie depuis leurs retrouvailles. Au bout du téléphone, elle imagine son visage. Mélancolie et nostalgie s’emparent d’eux comme s’imprègne en eux la mélodie de la Deuxième Balade de Chopin. C’est cette dernière qui conduit le roman-récit d’Emilie Gévart ; c’est elle qui lui donne son rythme et les titres aux chapitres.
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« C’est pour toi que j’écris ce livre. Rien que pour toi », lâche-t-elle. « Ce chemin parfois je le perds, à trop vouloir m’écouter chanter. Tu comprends, je ne voudrais pas que tout ça s’éteigne dans les toussotements bourgeois d’un concert de musique classique. Ça pourrait être vachement prétentieux, ce bouquin. » Alors, sans cesse, elle lui écrit ; elle lui parle. Sans fard, sans filtre si ce n’est en trempant sa plume dans le philtre d’amour transformé en philtre d’amitié. De Villers-Bocage, dans la Somme, près d’Amiens, où elle réside, à la clinique dans laquelle il tente de se soigner, elle lui téléphone et/ou lui écrit. « Je ne veux pas te perdre – C’est tout ce que je trouve à te dire – Je ne veux pas te perdre encore. Je ne supporterai pas. Jérôme, je ne le supporterai pas. Je suis là. Je suis là pour toi quoi qu’il arrive. » Elle trouve sa sincérité désarmante ; il ne cherche pas à lui plaire. C’est ça qui la touche. « Tu es comme un enfant. Il faut s’occuper de toi. » Elle se souvient des falaises d’Etretat : « Nos perceptions étaient faussées par cette hypothèse vertigineuse. Sauter. Franchir le cap – au sens propre. Cette attirance vers l’abîme nous rapprochait. Toi comme moi savions que nous ne faisions pas qu’admirer la carte postale. L’aiguille creuse, la mer houleuse, le soleil couchant. C’était beau mais. Il fallait mettre en scène notre solitude dans ce chaos. Rien n’était assez grand pour nos égos blessés. » Et puis, au fil de leurs échanges, elle finit par comprendre que Jérôme va très mal : « De quoi souffrais-tu ? Simple dépression, ou autre chose ? J’avais besoin de diagnostics. Des mots. Mettre des mots. Comme une étiquette à ton trouble pour le mettre à distance. Ecouter oui mais (…) Comprendre à quel moment tu avais basculé. Pourquoi tu me rappelais. »
On reste suspendu à ses mots comme à une corde de douleur. Quel récit ! Rien à jeter. Un très grand livre.
Seconde Ballade, Emilie Gévart ; éd. les passagères ; 371 pages.
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