Pour Emmanuel de Waresquiel, spécialiste de la Révolution française, l’histoire ne se répète pas. Selon lui, nos casseurs actuels sont « des consuméristes effrénés qui haïssent le capitalisme tout en le voulant gratuitement et tout de suite ».
La justification par 1789 et le précédent révolutionnaire des violences et des pillages est devenue fréquente, à gauche, dans le débat public qui suit le 17 octobre. Dans Le Monde, un historien a choisi de prendre la plume pour y remettre bon ordre.
Crise de l’obéissance
La Révolution française aura bientôt deux cent quarante ans, mais elle se porte admirablement bien. Elle est en pleine crise d’adolescence ! Elle descend dans la rue, bloque son lycée, sa fac, veut abolir Parcoursup, réclame 10/20 aux partiels, escalade la colonne de Juillet, filme son exploit sur TikTok. Le 6 octobre, une pancarte photographiée par l’AFP annonçait : « 2026 is the new 1789 ». Le 8 octobre, place de la Bastille, des manifestants promettaient au président de la République, piques à la main, le sort de Louis XVI. Le même jour, alors que des lycéens escaladaient la colonne de Juillet, Jean-Luc Mélenchon annonçait sur X que la Bastille avait été « reprise ».
Dans une tribune du Monde daté du 23 octobre, l’historien Emmanuel de Waresquiel, spécialiste de l’événement, s’adresse à ses confrères : « Les historiens de la Révolution seraient inspirés de regarder par la fenêtre » et s’interroge : « Que peut dire un historien de la Révolution, de ses héritages ou de ses résonances, au vu de la situation actuelle ? » Regardons donc : il y a sûrement dans la rue quelques symptômes familiers d’un régime qui tombe. L’auteur de Sept jours : 17-23 juin 1789. La France entre en révolution et de Juger la reine : 14, 15, 16 octobre 1793 rappelle qu’en 1789, « le roi était nu ».
L’administration n’obéissait plus, la troupe fraternisait avec la foule, les pamphlets obscènes et les caricatures avaient achevé de déshabiller la majesté royale et de désacraliser la personne du roi, déjà atteinte sous le règne de Louis XV par les scandales, les maîtresses, les intrigues d’alcôve. On insultait désormais le souverain sans craindre le sacrilège et, bientôt, on forcerait les grilles de Versailles sans craindre la poudre des gardes. La Révolution, avant d’être une crise politique, fut une crise de l’obéissance. Pourquoi obéir ?
En voilà une question. Les Français, note Waresquiel, se la posent depuis deux siècles et cherchent, pour y répondre, « une légitimité supérieure à celle de la légalité des pouvoirs », sans bien sûr la trouver. Deux siècles plus tard, en effet, on trouve le même soupçon, la même défiance, des insinuations infâmes sur le chef de l’État, sa famille et toute la classe dirigeante. Même impuissance à réformer, même banqueroute, même colère face à l’inflation. Même maladresse du pouvoir pour Waresquiel, qui reproche à Emmanuel Macron d’avoir refusé, après la dissolution de 2024, l’issue gaullienne du référendum et de la démission ou celle mitterrandienne de la cohabitation. Ce n’est plus seulement le souverain présidentiel qui est nu, ce sont aussi nos institutions. Les pouvoirs se ressemblent souvent dans leur manière de vaciller. Quid des révolutionnaires ?
Des reliques aux fripes
À cette belle répétition de l’Histoire, il ne manque que quelques détails : quelque chose qui distingue une révolution d’une émeute et une émeute d’un simple déchaînement de violence. Emmanuel de Waresquiel cherche en vain parmi les émeutiers « les glorieux combattants de l’avenir » de Victor Hugo. Où sont passés le peuple de Michelet, souverain et magnifique, Gavroche sacrifié sur sa barricade ou le prolétaire de Marx, investi d’une mission historique ? Nos casseurs, en keffieh ou en survêtement Nike, n’ont pas l’embarras des missions historiques. On dévalise Kenzo et Céline, tandis que les écharpes Burberry sont revendues sur Vinted. On objectera que la Révolution fut aussi un grand pillage. Aux Tuileries, pillées le 10 août 1792, un insurgé aurait emporté un soulier de Marie-Antoinette, aujourd’hui conservé au musée Carnavalet. Dès juillet 1789, un entrepreneur, Pierre-François Palloy, commercialise des souvenirs fabriqués en pierres de la Bastille : maquettes, médailles, boutons, jeux. La différence tient à ce que ces objets révolutionnaires allaient devenir les reliques d’une nouvelle religion civique. La Révolution avait déjà ses produits dérivés ! Mais ces débris devenaient aussitôt des reliques : leur valeur tenait moins à leur prix de revente en ligne ou à l’usage qu’au symbole de la tyrannie abattue.
Dans Il nous fallait des mythes : La Révolution et ses imaginaires. De 1789 à nos jours (Éd. Tallandier, 2024), Emmanuel de Waresquiel raconte cette fabrique de serments, de martyrs, de cérémonies, de fêtes civiques, de processions laïques et d’objets de dévotion républicains. La Révolution est décidément une affaire de croyants. Derrière la légende du Jeu de paume, l’unanimité reconstruite a posteriori des députés, il y a aussi l’idée d’une Assemblée nationale ; derrière les pierres de la Bastille, sa violence et ses têtes coupées, il y avait la fin des lettres de cachet ; derrière la cocarde tricolore qu’ornaient des brutes sans-culottes, il y avait une nation qui cherchait à s’incarner elle-même. On ne s’échangeait pas, après le 14 Juillet, les croix de Saint-Louis, le cordon bleu du Saint-Esprit, les armoiries des carrosses, les portraits de famille ou les broderies sur les manteaux fleurdelysés. En tout cas, pas pour les arborer comme signes distinctifs de privilèges que l’on voulait abolir et remplacer. Même dans leur bricolage mythologique et leurs mensonges, les révolutions voulaient instituer quelque chose. Elles avaient quelque chose à vendre qui n’était pas à vendre : une idée neuve, la souveraineté nationale, et bientôt la République.
Les révolutions se suivent et ne se ressemblent pas
Le plus extraordinaire n’est pas que les casseurs pillent, les révolutions l’ont toujours fait, mais ce qu’ils pillent. On se jette sur Kenzo ou chez Céline, où s’étalent les fausses valeurs marchandes. Les ennemis déclarés du capitalisme en partagent les goûts, les petites vanités, le brutal fétichisme de la marchandise. La Révolution avait son bonnet phrygien ; la nouvelle revend les marques de prêt-à-porter. Ce n’est pas la négation de la société, mais son accomplissement le moins flatteur.
2026 connaît certes les gestes, les slogans, les signes, les violences, les pillages, les outrages et les outrances de 1789. On sait lever un poing, lancer un pavé, poser sur une barricade, mais on ne sait plus très bien contre quoi et surtout pourquoi. La Révolution de 1789, qui prétendait abolir les marques de naissance, se bat désormais pour les marques de fabrique. La conclusion appartient à Waresquiel : « Les révolutions se suivent. Elles se soutiennent par les rêves des uns, par les frustrations des autres. Elles ne se ressemblent pas. »
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