Ross Posnock, professeur des sciences humaines à l’université Columbia et auteur de nombreux essais dans le domaine des idées, vient de sortir une étude capitale, American Sophistication: How the Casual Became Cool, pour tracer les origines et l’évolution de la casual culture, et ce, à partir de Rousseau, dont le dernier avatar serait, à son insu, Donald Trump ! Causeur a pu s’entretenir avec l’auteur.

Causeur. Outre-Atlantique, que veut dire « sophistication » ?
Ross Posnock. La sophistication américaine est un oxymore, les deux termes sont contradictoires : l’expérience américaine se fonde sur les principes d’honnêteté franche et de sincérité, ainsi que sur un certain individualisme radical qui se méfie profondément de l’interaction sociale. Dans la tradition occidentale, le plus célèbre partisan de cette méfiance fut Rousseau, l’auteur le plus populaire du XVIIIe siècle. Il défendait farouchement la sincérité ; l’expression « le bon sauvage », bien qu’il ne l’ait jamais employée, est devenue un synonyme de la vertu, le bon sauvage étant quelqu’un de radicalement autonome qui se méfie des interactions sociales, celles-ci étant assimilées aux compromis moraux, aptes à corrompre l’âme. Ce ne fut pas un hasard si Thomas Jefferson était un adepte de Rousseau : il a acheté ses Œuvres complètes lorsqu’il était ambassadeur à Paris. De retour aux États-Unis, il a mis en pratique l’idéal rousseauiste de la simplicité pastorale, fondement de notre suspicion à l’égard de la sophistication — qu’on voit comme « continentale », c’est-à-dire française ou italienne. Donc, « sophistication américaine » est un oxymore, parce qu’être américain veut dire se méfier de la sophistication.
Qu’est-ce que la véritable sophistication ?
Je la vois comme une invention où le moi se présente comme naturellement aisé, lisse et désinvolte. Ce sont les idéaux du célèbre livre sur les rites italiens de la cour, Il libro del cortegiano de Castiglione (Le Livre du courtisan, 1528) ; il a été traduit en anglais et est devenu presque un guide de comportement au XVIIIe siècle en Amérique, alors que cela n’a jamais été l’intention de l’auteur. Autrement dit, il a pris le contrepied de l’idéal américain de la sincérité, de la pureté et du franc-parler.
Castiglione a baptisé le terme « sprezzatura ».
Sprezzatura est un terme encore en vogue dans le domaine de la mode sur Internet ; les influenceurs vestimentaires l’emploient souvent. En gros, il veut dire nonchalance ou aisance, mais en fait, c’est plus compliqué que cela, parce qu’il transmet aussi une notion de mépris : sprezzare en italien veut dire « mépriser ». Cet aspect négatif sera important pour l’idée de la sophistication.
En somme, il y a des modèles concurrents. Sprezzatura sera toujours une référence minoritaire aux États-Unis. Au XVIIIe siècle, il y a des dandys qui arrivent dans les colonies depuis Londres ; cela dit, la Grande-Bretagne est un cas à part, parce qu’elle n’a jamais eu le culte de la sophistication qu’on trouve en Italie et en France, même si Londres, en tant que capitale européenne de premier plan, va attirer des dandys au XVIIIe siècle, dont certains finiront par migrer vers les colonies. On y trouvera ainsi des modes assez bizarres, assez efféminés pour les hommes. Mais c’est l’exception : les colonies américaines sont plutôt dans la recherche d’un contre-pied aux modèles aristocratiques européens. Elles préfèrent tout ce qui est simple et sans prétention, dont des vêtements en noir et blanc, sans relief ; Tocqueville le remarque lors de sa visite dans les années 1830. En même temps, la haute bourgeoisie est attirée par la mode et les valeurs aristocratiques, telle la politesse — associée à l’hypocrisie —, donc la bourgeoisie américaine effectue souvent un exercice d’équilibriste.
Ses origines puritaines y sont pour beaucoup.
Bien sûr, elles se raccordent avec l’idéologie rousseauiste : Rousseau est né à Genève, la capitale du calvinisme ; ce n’est pas un hasard si sa pensée et le puritanisme ont formé un lien qui gouverne le comportement américain. Rousseau se méfiait de l’inauthenticité de la vie sociale, tout comme le puritanisme qui, au début du XVIIIe siècle, a fermé les théâtres pendant deux ans, du fait de son hostilité au principe de la performance : l’homme devait rester transparent et unidimensionnel, à l’opposé de la théâtralité.
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Cela n’empêche pas que la vie urbaine, le seul fait de se promener dans la rue, implique une performance. Donc, les Américains se trouvent dans une situation contradictoire : c’est un pays moderniste, urbain et investi dans une organisation sociale où tout le monde joue un rôle, et, en même temps, ses citoyens se méfient profondément de l’idée de jouer un rôle, d’où l’importance de la sincérité comme stratégie pour éviter le moindre soupçon d’inauthenticité, de mascarade ou de manipulation. L’organisation sociale a poursuivi un développement explosif dans une direction qui viole les principes éthiques de base du pays. C’est pour cela que, même aujourd’hui, on loue des hommes politiques pour leur authenticité, pour leur franc-parler : souvenez-vous de John McCain ? La France est-elle comme ça ? Ça m’étonnerait.
Vous séjournez souvent en Italie. Les Italiens sont-ils plus sophistiqués ?
Les grandes capitales européennes ont toujours compris les valeurs de la sophistication, de la consommation ; c’est à la base de l’expérience urbaine. Plus les gens sont urbanisés, plus ils sont excités de participer à la consommation. Le mot « consumption » — consomption — est passé du nom d’une maladie à celui d’un moyen de plaisir social, d’ambition sociale : la consommation. Donc, Rousseau ne saisissait pas la modernité. C’est pour cela que, plus tard, Mencken, influent journaliste américain des années 1920, écrira sur Nietzsche en l’érigeant en une sorte d’anti-Rousseau. En effet, et heureusement pour lui, Nietzsche avait écrit plein de vacheries sur l’auteur des Confessions.
L’idéologie pastorale rousseau-Jeffersonienne s’efface alors ; elle se métamorphose en un conservatisme nostalgique et antimoderniste : on en a marre de tout ce bagout et de cette brillance, de ces citadins qui n’ont de l’estime que pour le succès et la performance. On cherche de véritables valeurs auxquelles on peut s’accrocher. Autrement dit, le vocabulaire américain de base ne mourra jamais ; « Make America Great Again » renvoie encore à un idéal rousseauiste : la simplicité pastorale, cette suspicion des élites.
L’Amérique a beau être antimoderne, elle reste à la pointe de la modernité.
Quand j’enseigne la littérature américaine du XXe siècle, j’établis une distinction fondamentale : le modernisme est un mouvement littéraire, artistique, culturel et intellectuel qui s’oppose à la modernité ; il en est une réponse. Celle-ci est issue des valeurs des Lumières, celles de la technologie, de la production, du capitalisme effréné, que la plupart des écrivains modernistes ont considéré avec dégoût : ils adoptaient un positionnement ironique, critique et méprisant, tout en y participant.
À l’étranger, l’Amérique passe pour le foyer de la modernité.
Absolument, elle en était le moteur. On songe à La Dialectique de la raison, d’Adorno et Horkheimer, publiée en 1947, qui traitait du triomphe américain de la modernité en critiquant les coûts environnementaux et humains du capitalisme américain, qu’ils voyaient comme génocidaire. Les Américains auraient pratiqué ce que Max Weber appelle « la rationalité instrumentale », à savoir qu’on se sert des gens comme des moyens en vue d’une fin.
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Ce qui compte dans l’univers de la modernité des Lumières, c’est la technologie, le progrès et la survie : il ne faut surtout pas prendre de plaisir ; il y a un tabou concernant la spontanéité et l’élan. Dans la mesure du possible, il faut se transformer en être mécanisé. En 1840, Tocqueville observait que les Américains font des affaires en permanence, s’affairent et se précipitent, passent d’une fête à une autre, que leur vie sociale consiste en une course incessante à la manipulation, dans l’espoir d’être porté encore plus haut dans leurs ambitions. Or, ils en sont prisonniers.
Les Américains sont-ils fiers de leur monomanie capitaliste ?
Je pense que beaucoup de gens le sont ; ils diraient que c’est le prix à payer. Il faut ajouter que l’Amérique permet tout : tu as toujours la possibilité d’agir comme Thoreau, de te retirer ; le pays n’est pas une dictature, tu peux aller à ton propre rythme. Si tu veux créer un business construit autour de l’imagerie de la simplicité et de la bienveillance, comme l’ont fait les Amish, tu peux ; tu peux en faire des millions. Le marché ne refuse rien, il est capable de tout transformer en bénéfices.
Le genre littéraire « l’Américain à Paris » s’accorde-t-il avec vos propos ?
Question excellente. Prenons l’exemple des Ambassadeurs de Henry James : Lambert Strether, le personnage principal, arrive à Paris depuis la Nouvelle-Angleterre en 1904. Il a promis à sa nouvelle fiancée anglaise qu’il va ramener à la maison le fils de celle-ci, un garçon errant qui profite de la vie parisienne depuis longtemps. Donc, Strether est en plein voyage d’ambassadeur pour accomplir cette tâche ; pourtant, à chaque étape, il se fait manipuler et arnaquer. Il le comprend rapidement, il finit par foirer de manière flagrante dans sa mission, et cela l’amuse : il est séduit par la capitale.
Quand la fille et le gendre de sa fiancée arrivent à Paris, ils sont furieux contre lui. Ils sont imprégnés de l’esprit de la Nouvelle-Angleterre, ils ont une horreur absolue de la sophistication européenne et exigent que le héros rentre immédiatement aux États-Unis. C’est le moment charnière, marqué par une scène où la fille, un véritable monstre, dit à Strether : « Ne me parle pas de Paris, je connais Paris » ; cela signifie qu’elle connaît les clichés sur la capitale, la capacité de celle-ci à se jouer de la morale des gens vertueux.
Jefferson avait été inquiet à ce sujet : il envoyait des lettres aux jeunes hommes aux États-Unis, leur disant de ne pas gaspiller leur jeunesse à Paris, qu’ils risqueraient d’en être séduits. En même temps, il en a profité à fond, il adorait chaque minute. C’est une simple histoire d’hypocrisie.
Les Ambassadeurs mettent-ils en lumière un héros sophistiqué ?
Absolument : Strether a du goût, c’est une personne perceptive et subtile qui n’a jamais eu la chance de vivre ce genre de vie. Et soudainement, en l’espace de quelques pages, il va rencontrer dans le hall de son hôtel une Américaine qui vit à Paris depuis vingt ans. Elle le drague et ils décident de sortir dîner ensemble ; il est déjà en train de rater sa mission. En Amérique, une femme raffinée et élégante ne te drague pas ouvertement, à moins que ce soit une prostituée. Alors, cette femme ne lui propose rien à part sa camaraderie et son amitié, fondées sur l’intuition qu’il est intéressant. La sophistication de Strether l’amène à être hyperexcité ; il est conscient de tout ce qui se passe autour de lui, il ne pourra plus redevenir la personne qu’il était avant : nerveux, anxieux, défensif.
Qu’y a-t-il d’américain dans cela ?
La réaction instinctive de reculer, de faire un bond en arrière.
Strether est-il sophistiqué ou naïf ?
Certaines personnes le prennent pour un idiot, un con virginal — il n’est pas vierge, il est veuf, sa femme et son fils sont morts — ; dans sa préface, Henry James l’appelle « un homme de l’imagination au plus haut degré ». Lorsqu’enfin il rencontre le jeune homme qu’il est censé sauver d’une Parisienne séductrice plus âgée, c’est dans la loge d’un théâtre : le garçon arrive à vingt-deux heures, voire à l’heure pile où le spectacle devait commencer. Strether, naïf, est fasciné par le savoir-faire et la nonchalance avec lesquels ce gosse fait son entrée. Cela fait dix ans qu’il ne l’a pas vu, il a beaucoup changé, il est devenu resplendissant et chic. Henry James s’attarde sur le clic de la porte qui s’ouvre, sur ce que cela représente dans l’esprit du narrateur, devenu hyperéveillé. Strether devient ainsi attentif aux nuances, même celles d’un geste aussi trivial que l’ouverture d’une porte.
Il n’est pas sophistiqué, il le devient.
Exactement, ce serait plus précis de le dire comme ça : il est en voie de devenir sophistiqué.
En Amérique, la sophistication est un devenir.
C’est juste, elle est toujours en mouvement. C’est une sorte de pratique, d’action ou de saut dans le vide, une transition active accompagnée par une certaine impatience. On n’a pas envie de se formaliser, on n’est pas formé pour être des observateurs attentifs et contemplatifs, d’où l’expression « stop and think » : penser n’arrive qu’au moment où tu arrêtes l’action. Or, la sophistication implique une certaine délibération. Chez nous, on se laisse porter, sans trop comprendre ce qui se passe, on suspend le jugement ; c’est une forme plus cool de la sophistication.
En même temps, on méprise cette qualité.
Thomas Jefferson est la figure quintessentielle des antimœurs américaines. Lorsqu’il est président, il devient notoire qu’il s’habille mal ; au Sénat, il porte un costume en velours souillé et des chaussures abîmées. Lors des dîners à la Maison-Blanche, il n’y avait pas de plan de table, les invités devaient courir pour trouver une place parce que, selon Jefferson, c’était la seule manière de maintenir le principe d’égalité.
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Lors de son discours inaugural, il a marché à pied jusqu’à la colline du Capitole. À la différence de George Washington, il ne s’inclinait pas, il serrait les mains, il insistait sur ce qu’on appelait à l’époque Virginia carelessness (« l’insouciance de Virginie »). Les journaux se moquaient de lui en disant qu’il était simple de façon affectée ; en effet, en privé, chez lui à Monticello, il s’habillait magnifiquement, il buvait les meilleurs vins : le reste, c’était pour les apparences. Ce fut une version américaine de la sprezzatura, ce qu’Emerson va théoriser au XIXe siècle dans son essai Manners, ainsi que dans d’autres écrits.
Une vingtaine d’années après Les Ambassadeurs, Hemingway revisitera son thème dans un autre roman parisien, Le soleil se lève aussi.
C’est du pur marchandage de la sophistication. Regardez le premier paragraphe : de quoi parle le narrateur, Jake Barnes ? D’un boxeur à Princeton, Robert Cohn, qui ne l’avait pas impressionné. Autrement dit, Barnes s’érige en autorité absolue sur ce qui est cool. Le roman entier se résume à un manuel sur comment vivre dans le monde, comment être cool.
Le lecteur finit par apprendre les détails sur la pêche à la truite, comment on arrange les truites dans un panier avec des fougères ; on apprend également des choses sur la tauromachie, sur la réponse appropriée par rapport à celle d’un touriste. Jake Barnes est fier d’être un aficionado, parfois il a honte de ses amis et compatriotes abrutis. Afición en espagnol veut dire amour ou affection, aussi bien que le fait d’être connaisseur.
En ce qui concerne la tauromachie, Barnes fait comprendre qu’on ne peut vraiment pas l’expliquer, mais que les aficionados se reconnaissent entre eux, par un regard qui agit comme un mot de passe, à l’instar de Jake et du patron de l’hôtel Montoya. Aux États-Unis, ce modèle se nourrit de la culture de la publicité, bâtie sur le désir d’obtenir un avantage par rapport aux autres.
La sophistication change de cap chez les Kennedy.
Les Kennedy marquent le début d’une ouverture, d’une compréhension nationale du concept de la sophistication : le style, le luxe, le flair aristocratique. Ils en avaient conscience tous les deux : Jacqueline Kennedy avait écrit pour Vogue sur Oscar Wilde, elle était bien éduquée, surtout dans le domaine de l’histoire du design d’intérieur, en particulier du design d’intérieur français.
Elle a rénové la Maison-Blanche et organisé une visite guidée ; tout cela était sans précédent, aucun gouvernement n’avait auparavant accordé de la valeur à de telles choses. Les Kennedy représentent une rupture radicale avec les présupposés puritains du pays. Ils étaient à l’aise avec des homosexuels et des artistes, ils l’ont démontré explicitement en donnant des réceptions célébrant l’art. Rien de tout cela ne s’était auparavant passé à la Maison-Blanche ; le plus proche, c’était Jefferson, adulé par Mme Kennedy.
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Ils faisaient partie d’une évolution dans la vie américaine au début des années 1960, où la sophistication devient cool. Cela se métamorphose en style urbain : par exemple, en 1953, Hugh Hefner fonda Playboy ; dans le premier numéro, sans nommer Hemingway, il écrit qu’il faut oublier la pêche à la truite, que tout cela est fini, qu’aujourd’hui on s’intéresse plutôt à savoir comment transformer son appartement en un espace cool, afin d’inviter une voisine canon chez soi pour boire du bon vin et discuter de Nietzsche et de Picasso.
Il s’agit d’une nouvelle forme de masculinité. C’est un produit, c’est du copier-coller ; néanmoins, cela reflète la pénétration, enfin, des influences européennes. D’ailleurs, Mme Kennedy avait passé son année de première à Paris ; une partie de sa famille est parisienne.
Aux États-Unis, la sophistication puise également dans la culture afro-américaine.
En Amérique, on a deux visions des Afro-Américains : le Noir monstrueux, violeur potentiel ; et aussi, le revers de la médaille, le Noir sophistiqué, incarné par le jazz, à partir de Duke Ellington, et, trente ans plus tard, par Miles Davis, qui transmet une inflexion plus menaçante. Cassius Clay/Muhammad Ali donne sa propre tournure à ce style ; il implique une certaine violence, ainsi qu’un certain détachement.
Ralph Ellison a évoqué le mépris comme instrument de la sophistication. Il explique que, si tu es Noir et que tu perds ton sang-froid, souvent, tu finiras mort. Le shérif du Sud ne t’aime pas, donc il faut cultiver le détachement. Le pasteur Martin Luther King bâtit un mouvement non violent sur des principes dramatiques de performance et de détachement ; c’est une personnalité qui ne perd jamais le contrôle, qui tamise la spontanéité pour en faire une sorte de sophistication politique.
À Paris, dans les années 1920, Joséphine Baker fait un tabac en incarnant une autre version du « bon sauvage » : elle a une beauté, un charme et un rythme incroyables, elle est spontanée, c’est comme si elle était sortie directement de la jungle ; le racisme est inséparable de son charme, de son pouvoir.
Est-ce une sorte de racisme positif et/ou condescendant ?
C’est compliqué, ce n’est pas clair : qui aura le dernier mot ? Elle gagne énormément d’argent pour ce qu’elle fait. Eartha Kitt, moins connue, une chanteuse de cabaret et actrice des années 1950 et 1960, joue le rôle d’une tentatrice, la cosmopolite sensuelle : elle connaît plusieurs langues. En réalité, elle est issue du Sud profond, d’un milieu extrêmement pauvre, mais elle crée le personnage d’une superbe femme exotique et non blanche ; elle joue sur les stéréotypes.
Le primitivisme des années 1920 se résumait à l’excitation provoquée par l’irruption en Europe et en Amérique de l’africanité, de la présence et de la puissance non blanches. Cela donne naissance à la sophistication.
Ralph Ellison — vous êtes éditeur de The Cambridge Companion to Ralph Ellison — est une figure importante dans votre essai.
Ellison est important pour avoir transmis l’idée de l’endurance à travers le mépris, pour évoquer la figure du filou : tu donnes l’impression d’être obéissant, mais quand tu hoches la tête en signe d’accord, tu regardes ton public à côté avec une lueur dans les yeux. Tu domines l’autre en imitant un serviteur.
Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, roman qu’il a publié en 1952, donne à voir plusieurs personnages qui jouent ce rôle de filou, comme Stepin Fetchit, acteur noir de Hollywood des années 1940. Au premier abord, il paraît paresseux et paumé, mais on finit par comprendre que sa « paresse » est en fait cool : elle montre que tu ne te précipites pour personne, c’est toi le chef.
Emerson dit : « Laissez aux esclaves le soin de se précipiter ; si tu es pressé, tu es l’esclave de quelque chose. » Or, si tu es paresseux, tu es cool. C’est le message de LeRoi Jones/Amiri Baraka : les Noirs sont « paresseux » parce qu’ils n’ont jamais possédé quelque chose qui avait de la valeur pour eux. Donc, ils crachent sur tout.
L’Amérique regarde-t-elle encore les Afro-Américains pour devenir « cool » ?
L’Amérique d’aujourd’hui a été éclipsée par Trump, je n’ai rien de positif à dire sur elle. Tout est, au mieux, en attente. Cela dit, les Afro-Américains ont toujours été une source d’imitation, de fascination et d’admiration. Et, en même temps, une source de révulsion, de peur et d’anxiété. La sophistication des Afro-Américains est certainement une présence puissante dans la culture.
Que pourriez-vous dire de Trump ?
J’aurais voulu parler de Trump dans mon livre parce qu’il est trop présent ; ce serait bête de l’ignorer. Donc, j’ai terminé avec une brève discussion de Reagan, Obama et Trump, trois figures qui sont signifiantes dans l’histoire de la sophistication : Trump meurt d’envie d’être sophistiqué, le Trump-Kennedy Center étant sa tentative la plus flagrante et pathétique, tellement il a envie d’obtenir l’approbation des Kennedy, de les fréquenter.
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Mais, bien évidemment, c’est un imbécile désemparé, donc tout ce qu’il fait est risible. Sinon, mon livre se termine avec Leonard Bernstein ; je ne dis pas grand-chose de ce qui se passe après les années 1970. À mon avis, la grande époque de la sophistication du début des années 1960 est révolue.
L’Amérique est-elle devenue moins sophistiquée ?
On considère cet idéal avec autant de suspicion que jamais. Prenons l’exemple de la couverture de mon livre : je voulais que ce soit une image fixe d’Audrey Hepburn au début de Diamants sur canapé. C’est presque un cliché ; cela aurait convenu parce qu’il est question du désinvolte et du sophistiqué. Mais mes éditeurs ont prétendu que cela aurait coûté trop cher, que le public aurait méprisé le livre pour une étude sur le cinéma.
Mon hypothèse : ils ne voulaient pas être associés à une image si élitiste. Par là, je veux dire de « blanc ». Pour eux, la sophistication serait quelque chose d’excessivement élitiste et blanc, capable de déclencher une réaction de révulsion et de colère de la part de la gauche. Peut-être que je me trompe.
La sophistication n’a jamais été « populaire », elle a toujours été accueillie avec une certaine anxiété. Quand tu arrives à la fac, tu ne téléphones pas à tes parents pour leur dire : « Oh, ma nouvelle camarade de chambre est tellement sophistiquée ! »
Ross Posnock, American Sophistication: How the Casual Became Cool, Princeton University Press, 488 p.
Voir Steven Sampson, « L’Ecrivain américain à Paris : touriste ou prophète ? », dans L’Infini, numéro 130, hiver 2015.
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