Homme de radio et de plume, légende des médias français, star du transistor, célèbre pour avoir animé durant de longues années Les Grosses Têtes, le journaliste Philippe Bouvard s’est éteint à l’âge de 96 ans.
Où était-ce, place de la Madeleine ou du côté de chez Lasserre ? Je n’arrive plus à fixer l’adresse exactement dans le Paris de cette fin des années 1970. Ce jour-là, je me suis dit que journaliste était un métier fort rémunérateur et plaisant. Je n’avais jusque-là connu que des pigistes faméliques et des auteurs sans lecteurs. Qu’en écrivant des articles, des dizaines de milliers de papiers grinçants, chroniques perforatrices, billets d’humeur noire, critiques féroces et potins cinglants dans les journaux (la liste est longue, du Figaro à Paris Match en passant par France-Soir), on puisse disposer d’un chauffeur personnel et d’une Peugeot 604 rallongée par le carrossier Heuliez, j’étais admiratif. Béat. Rêveur.
Bouvard était le Saint-Père des pisse-copies, il était passé de garçon d’étage à directeur de rédaction en un éclair. Le matin, il apportait le café à son rédacteur en chef ; l’après-midi, on le hissait au rang d’éditorialiste et de conseiller du prince. Chez lui, l’encre se transformait en or massif. Comme René Goscinny, on ne l’avait jamais vu sans cravate dans les bureaux. Milord aux courtes pattes, habillé comme un patron du CNPF, caricature de l’industriel nabab à la manière d’un Bernard Blier dans une comédie de Pierre Richard, un Bouvard joufflu et ambitieux, parfaitement à son aise et serein, était installé à l’arrière de sa limousine.
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Il s’activait. Il gesticulait. Il paradait. Le téléphone dans une main, l’autre attendant une dépêche sortant d’un téléscripteur, il organisait sa journée dans ce bureau roulant, autant outil de travail qu’objet publicitaire à destination de ses patrons ou de ses concurrents. Car Bouvard était un homme de communication. Il en jetait. Il impressionnait. Il façonnait sa légende. Par précaution, il vaut mieux l’écrire soi-même. Il savait que le poids des mots était aussi important que le choc des photos. Ses succès d’audience, son vestiaire de luxe, son automobile dépassant largement les 5 mètres étaient des signes extérieurs qui marqueraient l’esprit du public, de ses adversaires et de ses employeurs. Il s’infiltrait alors dans nos têtes.
Comment traiter autrement qu’en star cet intervieweur à la surface aussi éclatante ? Stratège, joueur, inflexible, redoutable bretteur, Bouvard était le propre publicitaire de sa petite entreprise qui se résumait à la promotion de sa seule personne. Pour arriver à ce statut d’« intouchable », pour perdurer tant d’années dans une profession aussi versatile, où les ego sont saignants et les coups à trois bandes minimum, Bouvard avait pour lui une force de travail peu commune et un ton inné pour le combat.
L’interview qui mettait les vedettes au tapis
À la télévision ou à la radio, il était l’anti-Drucker. Sa conversation était rude et piégeuse, ses questions roublardes et déstabilisantes, ses invités paniqués redoutaient cet exercice hautement périlleux. Thierry Ardisson fut l’un de ses héritiers dans l’élaboration, la scénarisation de joutes cassantes et jouissives.
Bouvard, d’une grande maîtrise, la voix toujours égale, ne montrant rien de ses émotions, vous décapsulait une idole de la chanson ou un acteur dans le vent en cinq minutes. Quel pugilat ! Du noble art. Au tapis, la vedette ! Déroutée, aux abois, croyant être venue refourguer son film ou son disque dans le confort du copinage, s’attendant à la banalité des questions, la personnalité publique sur le grill faisait face à un Bouvard inquisiteur et méchamment taquin.
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On voyait la sueur déperler sur les fronts, même sur nos écrans en noir et blanc. Son ton rosse inimitable derrière un demi-sourire d’esthète aura été une révolution. Bouvard venait enfin d’inventer l’interview casse-gueule qui met à nu. Beaucoup, après lui, essayèrent de se glisser dans son costume trois pièces, mais ils n’avaient ni son flegme ni son intelligence du chat et de la souris.
Bouvard créait du clash sans éclat qui laisse pourtant des traces durables dans nos mémoires. Et puis, un animateur qui a connu et lancé les Inconnus quand ils étaient cinq dans son théâtre filmé et qui avait pour sociétaires dans son temple radiophonique de RTL Sim et Jean Dutourd est à conserver sous cloche à Sèvres.
La dernière fois que je l’ai aperçu, il mangeait des crevettes grises en Normandie et roulait en Ferrari. Chapeau l’artiste !
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