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Le Gosplan de Piketty and co.

La grande illusion planificatrice


Le Gosplan de Piketty and co.
Thomas Piketty, Assemblée nationale. 7/5/2026. Stephane Lemouton/SIPA

Avec des collègues, Thomas Piketty vient de publier un rapport pour réorganiser l’économie mondiale jusqu’à la fin du siècle. Quand les économistes soviétiques rêvaient de piloter la bonne marche de leur pays, avec les résultats que l’on connaît, leurs héritiers élargissent le périmètre à la planète entière !


L’économiste Thomas Piketty, avec une cinquantaine de chercheurs, réunis au sein du World Inequality Lab, a publié le « Global Justice Report » (juin 2026). Son objectif est simple – enfin presque : réorganiser l’économie mondiale afin de réduire presque à néant les inégalités et de régler une bonne fois pour toutes la question climatique. Pour cela, il définit les grandes orientations économiques, sociales et financières qui devraient guider l’humanité jusqu’à la fin du siècle. Mais plus qu’un rapport, c’est un plan de vol pour les soixante-quinze prochaines années.

Attachez vos ceintures ! Les auteurs souhaitent plafonner la croissance des pays riches à environ 0-0,5 % par an, tout en maintenant une croissance de 3-4 % par an dans les pays pauvres, afin de faire converger les niveaux de vie. Ils espèrent ainsi faire converger tous les pays vers un revenu moyen de 5 000 € par mois par habitant (60 000 € par an). Pour aboutir à cette égalisation, ils proposent également de multiplier par vingt-cinq les flux financiers des pays riches vers les pays pauvres. Ils envisagent aussi de faire passer la part du patrimoine détenue par les 50 % les plus pauvres de 2 % à 30 % ; quant à la part détenue par la classe des milliardaires, elle passerait de 6 % à 0,05 %. L’égalité n’étant jamais complète tant qu’il existe une disparité entre les sexes, les auteurs veulent de surcroît imposer une stricte égalité salariale entre les hommes et les femmes, tout en prescrivant un partage parfaitement équilibré du travail domestique.

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Imposer l’égalité n’étant pas suffisant, ils veulent aussi sauver la planète. Pour réduire l’impact environnemental, ils prévoient donc de réduire d’un tiers la production matérielle mondiale, puis de faire passer la part des heures travaillées consacrées à l’éducation et à la santé de 11 % à 43 %. Ils envisagent également d’éliminer rapidement les combustibles fossiles, en ramenant leur part à moins de 20 % de l’énergie mondiale dès 2050, puis à zéro avant la fin du siècle. Ils prévoient aussi de faire passer le temps de travail annuel d’environ 2 100 heures à 1 000 heures par travailleur. Reste évidemment un détail à régler : convaincre huit à dix milliards d’individus, répartis dans près de deux cents pays, de suivre docilement cette feuille de route pendant les soixante-quinze prochaines années.

Pour transformer cette vision en réalité, les auteurs ne lésinent pas sur les moyens. Au cœur du dispositif figure un « Global Justice Fund » dont les dépenses atteindraient plus de 10 % du PIB mondial chaque année, un montant comparable au produit intérieur brut de la Chine actuelle. Alimenté par un impôt mondial sur les patrimoines pouvant atteindre 20 % par an pour les milliardaires et par un impôt sur le revenu culminant à 90 %, ce fonds financerait la transition climatique, l’éducation, la santé et la convergence économique mondiale. À ses côtés, un « World Sovereign Fund » investirait une partie de ces ressources afin d’accumuler progressivement un portefeuille d’actifs représentant une fraction significative de la richesse mondiale. Les aides versées aux États seraient alors conditionnées au respect d’objectifs définis au niveau international, tandis qu’un système de suivi des patrimoines, des revenus et des politiques publiques veillerait à la bonne application du programme. Bref, non seulement le rapport dessine le monde de 2100, mais il prévoit déjà le tableau de bord, les manettes de commande et la tour de contrôle chargés d’y conduire l’humanité.

Le problème de ce rapport ne vient pas de ses bonnes intentions. Sa grande faiblesse est de supposer que l’économie mondiale peut se piloter et que la pauvreté se combat principalement en redistribuant les richesses existantes plutôt qu’en en créant de nouvelles. Les auteurs semblent ainsi convaincus qu’il est possible de ramener la croissance des pays riches à presque zéro sans affecter celle des pays pauvres, de réduire fortement la production matérielle tout en multipliant les investissements dans l’éducation et la santé, de diminuer de moitié le temps de travail tout en maintenant la prospérité, ou encore de réduire fortement le recours aux énergies fossiles sans affecter la productivité. Or une économie n’est pas une machine dont on règle indépendamment les différents paramètres. La croissance, l’investissement, l’innovation, la consommation, les revenus ou encore l’organisation du travail interagissent en permanence. Modifier l’un de ces paramètres entraîne souvent des effets de retour qui viennent neutraliser, voire contredire, les résultats recherchés. C’est précisément pour cette raison que les grandes tentatives de planification n’ont presque jamais tenu leurs promesses.

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Cette confiance dans la capacité à piloter l’économie mondiale repose aussi sur une tendance des auteurs à sous-estimer systématiquement les résistances que leur projet ne manquerait pas de rencontrer. Réduire durablement la croissance des pays riches supposerait que leurs citoyens acceptent volontairement de renoncer à une partie des gains matériels auxquels ils aspirent. Taxer les plus hauts patrimoines jusqu’à 20 % par an et les revenus les plus élevés jusqu’à 90 % supposerait que les contribuables concernés restent sagement en place au lieu de déplacer leurs capitaux ou de contester politiquement ces mesures. Quant à la création d’une fiscalité mondiale et d’un système de contrôle des politiques nationales, elle présuppose un degré de coopération entre les États que l’on peine à imaginer à l’heure où les tensions entre les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde ou l’Union européenne ne cessent de s’aggraver.

En somme, à force de vouloir tout piloter – la croissance, les revenus, le temps de travail, les modes de consommation, les investissements et jusqu’aux tâches ménagères – le Global Justice Report finit par ressusciter une vieille illusion : celle selon laquelle une société peut être administrée comme un problème d’ingénierie. Les planificateurs soviétiques pensaient eux aussi disposer des connaissances nécessaires pour orienter l’économie vers un avenir meilleur. Ils ont surtout produit des contraintes, des pénuries et de la misère. Le projet de Thomas Piketty est plus sophistiqué que le Gosplan, mais il reproduit la même illusion planificatrice dont l’histoire a montré les effets désastreux.



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Essayiste et philosophe des sciences

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