A notre époque, le couteau est l’arme de choix pour les djihadistes et non seulement parce qu’il est facile à obtenir et relativement facile à utiliser. C’est aussi parce qu’il y a tout un symbolisme religieux derrière qui remonte aux textes sacrés… dont on a fait une mauvaise lecture.
Un grand nombre de faits divers braque l’attention générale sur le couteau. Un certain nombre de ces crimes ont une origine d’ordre religieux, les djihadistes islamistes se référant explicitement à leur religion pour s’en servir. Ce n’est donc pas pour des raisons de facilité pratique que le couteau est devenu une arme de destruction massive ; c’est aussi et surtout pour des motifs symboliques qui renvoient à la façon même dont ces couteaux sont utilisés et que les médias taisent la plupart du temps. Et même si par un phénomène de contagion, le couteau sert désormais aussi d’autres buts et s’emploie d’une autre manière, sa pratique initiale montre que cette arme est adaptée à la pratique de l’égorgement.
Pour mieux comprendre sa symbolique, il nous faut interroger ce qu’on a appelé « Le sacrifice d’Abraham ». A cette fin, le livre de Marie Balmary, Le moine et la psychanalyste nous offre un sésame privilégié. Trois personnages : une psychanalyste juive, un moine chrétien et un journaliste agnostique décident de relire ce passage de la Bible dont l’interprétation ne va pas de soi, et d’abord pour eux-mêmes, tant l’idée qu’un dieu puisse demander à un père le sacrifice de son enfant les révulse, à juste titre.
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Avant de voir la relecture que nos trois protagonistes proposent, rappelons que la tradition juive a appelé diversement ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui « Le sacrifice d’Isaac » et qui, à présent se nomme « La ligature d’Isaac », fêtée lors du nouvel an juif ; mettant ainsi l’accent sur les liens entravant l’enfant. Le christianisme, pour sa part, a essentiellement retenu l’interprétation selon laquelle Dieu vérifiait ainsi la foi d’un homme. Quant à l’Islam, il substitua Ismaël à Isaac, et fête toujours, lors de l’Aïd, la substitution de l’animal à l’humain en égorgeant à cette occasion des moutons, comme le fameux bélier trouvé dans le buisson et qu’Abraham sacrifia à la place de son fils.
Nos trois protagonistes décident d’aller voir dans le texte ce qu’il en est ; dans le texte et ses différentes interprétations. Plusieurs traductions nous sont ainsi proposées : « Élève-le en élévation » dit le moine (rappelons qu’Abraham et son fils gravissent le mont Moriah), précisant qu’André Chouraqui avait, de son côté, opté pour « Fais le monter en montée ». Et d’ajouter qu’il y a plusieurs façons de « faire monter », mais qu’« Abraham ne voit d’abord qu’une seule montée possible pour rejoindre Elohim, la culture qui l’entourait ne connaissant sans doute pas d’autre sens au mot « ola » qu’on a traduit par « sacrifice », et pas d’autre moyen que l’égorgement et le feu d’un holocauste ». Mais, précise-t-il, « à la lettre, le dieu n’a pas parlé d’égorger ».
Ruth, la psychanalyste fait remarquer que le premier dieu, celui qui aurait demandé le soi-disant sacrifice, se nomme Elohim et que le second, celui qui arrête le geste, s’appelle YHWH ; l’imprononçable nom de Dieu. Elle poursuit en interrogeant l’esprit d’Abraham : est-ce un autre dieu dans l’esprit de celui-ci qui entraîne ce changement de nom ? Abraham, le casseur d’idoles de son père est peut-être encore envahi par le souvenir des sacrifices de sa culture d’origine, et ne peut, dans un premier temps, qu’entendre cette version… jusqu’à ce qu’une autre voix lui parle qui fera taire la première ; celle qui le délivrera d’un dieu idolâtré pour le mener à un dieu libérateur. Les « Dix paroles » reprendront de manière plus explicite ce thème du dieu qui fait sortir d’Égypte, c’est-à-dire d’esclavage, d’un dieu qui interdit qu’on fasse de lui une image afin de ne pas en faire une idole.
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Autrement dit, c’est le dieu idolâtré qui rend criminel. Alors, serions-nous en train de vivre une régression vers le sacrifice humain, sacrifice dont Abraham nous avait débarrassés ? Car à notre époque de « djihadisme d’atmosphère », comme dit Gilles Kepel, le couteau et l’égorgement font un retour spectaculaire. Et quand l’instrument ne s’inscrit pas dans une tradition précise ou la perversion de celle-ci, il contamine des adolescents qui n’hésitent pas à le planter dans le premier venu. Cette contagion interroge quant aux voix entendues. Le jeune homme qui avait tué son professeur d’espagnol au collège-lycée catholique Saint-Thomas d’Aquin le 22 février 2023, avait lui aussi entendu des voix qui lui commandaient cet acte insensé. On peut se demander si les réseaux sociaux ne sont pas aujourd’hui ce dieu idolâtré qui vous ordonne tout et n’importe quoi. L’assassinat de Samuel Paty n’aurait pas eu lieu sans cet « emballement mimétique » dont a si bien parlé René Girard et que les réseaux sociaux ont favorisé. Et comment, enfin, ne pas penser à ceux qui s’appellent eux-mêmes « influenceurs » ; mot ahurissant car si l’on sait qui vous a influencé dans l’existence (Picasso a été influencé par Goya), on ne sait jamais qui on influence. Et se prétendre influenceur est d’une arrogance inouïe au service d’une propagande mortifère, puisque le mot lui-même est un abus de pouvoir.
Reviens, Abraham, et montre-leur que le seul dieu qui vaille est toujours du côté de la vie !
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