Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Juste après notre repas pris à la cantine municipale, la Sauvageonne et moi quittâmes, nostalgiques, Tremblay-en-France, la plus jolie ville de la banlieue parisienne, car cajolée, reverdie, embellie par son maire historique, François Asensi. Alors que nous étions déjà à l’intérieur de notre fiacre tiré par notre jument, la brave Yvonne, la Sauvageonne s’exprima de sa mignonne voix de jeune fille : « Vieux Yak ! Nous sommes tout près de Silly-le-Long, la terre de tes ancêtres ; ce serait trop bête de passer à côté. Allons-y ! » J’eus à peine le temps d’acquiescer qu’Yvonne, complice de ma jeune compagne, prit un chemin de traverse et passa du trot au galop. La Sauvageonne esquissa un sourire de satisfaction, un air de dire : « Je t’ai bien eu, vieux Yak ! »
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Certes, je ne m’étais guère exprimé, mais tout au fond de moi-même, j’étais heureux de retrouver l’ambiance, les odeurs du village où ma mère avait été élevée jusqu’à l’adolescence par sa grand-mère, Laure Toussaint-Bouquillon, fille d’un imprimeur-typographe de la rue de Vaugirard, à Paris, qui, disait-on, avait côtoyé Émile Zola. (Ma mère avait hérité de cinq cuillères d’argent avec lesquelles le créateur des Rougon-Macquart avait dégusté son café.) Un nuage de poussière entoura le fiacre, Yvonne empruntait un layon terreux rendu aride par la canicule. Une demi-heure plus tard, nous arrivâmes à Silly (Oise).
Certes, l’endroit avait bien changé. Les masures (dont celle de mon arrière-grand-mère) avaient été détruites, remplacées par des pavillons proprets et sérieux comme des huissiers de justice. La mare avait laissé place à un square, situé place de la Mare, mare dans laquelle un petit Polonais s’était noyé lors d’un mois de janvier rigoureux à la fin des années trente ; il avait voulu faire du patin sur la surface gelée du lac minuscule mais profond. La glace s’était rompue. Lorsqu’elle me racontait cette histoire, ma mère semblait toujours effrayée. Un peu plus loin, la façade de l’ancien café Marin, où mon arrière-oncle Paupaul, charretier de profession, venait s’abreuver et se divertir. Un soir, en voulant séparer deux poivrots belliqueux, il avait reçu un coup de surin dans les côtes.


Tous ces souvenirs remontaient dans ma grosse tête de septuagénaire presque chauve. J’étais bien. Je ne suis bien que dans le passé recomposé, dans le lointain des temps incertains, je supporte mieux le présent auprès de ma Sauvageonne. Justement, elle me contemplait, se demandant à quoi je pouvais bien songer. « Direction, le cimetière ! », fis-je, histoire de rebondir dans le présent caniculaire.
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Nous poussâmes la porte à la recherche de la tombe de Laure, mon arrière-grand-mère. J’avais cinq ans lorsqu’en compagnie de mes parents et de toute la famille, j’avais assisté à son inhumation. J’en gardais un souvenir brumeux, lointain, modianesque. Je situais l’endroit tout au fond du cimetière, sur la droite. Je me trompais ; nous ne trouvâmes point la sépulture. Pleins de regrets, nous nous dirigeâmes vers notre fiacre, Yvonne piaffait d’impatience, frappant ses sabots roses de fille contre la terre de mes ancêtres. La terre de Silly-le-Long.

Avant cela, près de l’adorable église, je m’inclinai devant le monument aux morts sur lequel figurait le nom de Guy Bouquillon, l’un des fils de Laure, tué d’une balle dans la tête, une balle ennemie, une balle allemande, le 25 septembre 1915, à Villes-sur-Tourbe. Il était né le 24 avril 1895 et appartenait au 410e régiment d’infanterie. Il avait 20 ans, cinq mois et un jour.
Je fixai la pierre grisâtre du monument, les lettres dorées qui figuraient son nom, ceux de ses camarades. J’eusse voulu connaître les traits du visage de Guy, son histoire. Était-il allé à l’école communale de Silly ? S’était-il promené sur les rives de la mare ? Je l’imaginais, l’automne, dans les brumes du Valois, cheminant dans la Grand-Rue ou empruntant un tortillard du côté de Plessis-Belleville pour se rendre à la caserne de Compiègne, lieu de son recrutement. Son recrutement pour la mort. Il s’appelait Guy Bouquillon. Il avait 20 ans, cinq mois et un jour. J’avais le cœur gros.

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