Les Houthis ont compris qu’ils avaient davantage à gagner d’une crise prolongée que l’Arabie saoudite. Après l’échec de la guerre lancée en 2015 et la rupture de son alliance avec les Émirats, Riyad cherche désormais à contenir Ansar Allah sans combattre seul ni lui abandonner le Yémen.
Dans sa confrontation avec les Houthis du Yémen, l’Arabie saoudite se trouve prise entre les deux branches d’un dilemme stratégique, sans issue évidente ni solution à faible coût. Les récentes attaques houthies contre des factions yéménites soutenues par Riyad, dont certaines auraient envisagé une offensive contre les territoires contrôlés par Ansar Allah, montrent que le conflit est loin d’être terminé.
Depuis la révolution de 2011, les Houthis sont passés du statut d’insurrection périphérique, enracinée dans les montagnes du Nord, à celui de force dominante au Yémen. Après s’être emparés de Sanaa en 2014, ils ont résisté à l’intervention lancée l’année suivante par l’Arabie saoudite. Leur coopération avec les gardiens de la révolution iraniens leur a permis d’accroître considérablement leurs capacités, notamment dans le domaine des missiles et des drones. Elle n’en fait pas pour autant de simples supplétifs de Téhéran. Les deux partenaires sont des alliés aux intérêts convergents, mais les Houthis conservent leur propre agenda. Huit années d’une guerre coûteuse ont finalement convaincu Riyad qu’il pouvait les contenir, mais non les vaincre. La trêve conclue en 2022, puis les négociations directes, ont instauré un modus vivendi. Les frappes contre le royaume ont cessé en échange d’un allègement de la pression militaire et de la perspective d’un soutien financier, sans aller jusqu’à une levée complète du blocus.
Cet équilibre a volé en éclats en juillet 2026 avec la tentative de rétablir une liaison aérienne directe entre Téhéran et Sanaa. Encouragés par les succès iraniens, les Houthis entendent désormais consacrer leur domination sur le Yémen et s’imposer comme un acteur régional incontournable. C’est précisément ce franchissement d’un seuil stratégique qui place Riyad devant un problème insoluble. Comme l’Iran dans le détroit d’Ormuz, les Houthis ne semblent plus disposés à accepter un statu quo dans lequel l’Arabie saoudite pourrait imposer ou soutenir le blocus maritime, terrestre et aérien des régions placées sous leur contrôle sans s’exposer à des représailles directes.
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La levée de ces restrictions comporte pourtant elle aussi des risques. Une ouverture complète du Yémen faciliterait l’acheminement par l’Iran d’armes, de composants de missiles et de drones, mais aussi de conseillers militaires. L’incident de juillet 2026 a montré que Riyad en faisait une ligne rouge.
Le 3 juillet, un avion iranien a rejoint le territoire contrôlé par les Houthis afin d’embarquer une délégation se rendant à Téhéran pour assister aux obsèques d’Ali Khamenei. Dix jours plus tard, au retour de celle-ci, les autorités yéménites soutenues par l’Arabie saoudite ont interdit à l’appareil d’atterrir à Sanaa, puis frappé la piste de l’aéroport, le contraignant à se détourner vers Hodeïda. Officiellement, l’avion transportait les membres de la délégation ainsi que des civils yéménites. Mais Riyad et ses alliés le soupçonnaient également d’acheminer des cadres des gardiens de la révolution, des conseillers, des équipements militaires et des composants destinés aux missiles et aux drones houthis. En encourageant ses alliés yéménites à empêcher ce vol, y compris par la force, le royaume a clairement signifié qu’il ne tolérerait pas l’établissement d’un pont aérien entre Téhéran et le Yémen houthi.
Le coût d’une nouvelle guerre
La reprise des hostilités n’est cependant guère une perspective séduisante. Une nouvelle guerre ouverte risquerait de ramener Riyad dans un conflit coûteux, interminable et sans résultat décisif, dont il tente depuis plusieurs années de se dégager.
Le précédent de septembre 2019 reste dans toutes les mémoires. Les frappes contre les installations pétrolières d’Abqaïq et de Khurais, revendiquées par les Houthis mais largement attribuées à l’Iran, avaient temporairement réduit de moitié la production saoudienne. L’absence de riposte militaire américaine avait alors ébranlé la confiance de Riyad dans la garantie de sécurité offerte par Washington.
Les attaques de ces derniers jours, notamment contre la raffinerie d’Aramco à Jizan et contre des positions yéménites soutenues par le royaume, rappellent que les Houthis peuvent de nouveau menacer les infrastructures stratégiques saoudiennes. Ils disposent également des moyens nécessaires pour perturber les voies maritimes de la mer Rouge. Entraver la navigation dans le détroit de Bab el-Mandeb au moment où le trafic est presque paralysé dans celui d’Ormuz porterait un coup majeur au royaume, à ses exportations pétrolières et à ses projets de développement sur la côte occidentale.
Même un accord plus large entre Washington et Téhéran sur la sécurité du détroit d’Ormuz ne réglerait pas nécessairement le problème saoudien. Les revendications des Houthis ne sont pas seulement le prolongement de la confrontation entre l’Iran et les États-Unis. Elles procèdent aussi des ambitions propres au mouvement, qui entend consolider sa domination sur le Yémen, obtenir la levée des restrictions imposées aux territoires qu’il contrôle et s’affirmer comme une puissance régionale capable de peser sur la navigation en mer Rouge.
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L’hostilité des Houthis envers l’Arabie saoudite est par ailleurs ancienne et ne disparaîtrait pas avec un compromis irano-américain. Ansar Allah appartient certes à un réseau plus vaste d’acteurs alliés à Téhéran, notamment le Hezbollah libanais, mais chacun d’eux poursuit également ses intérêts et sa stratégie. Un accord sur Ormuz pourrait donc réduire les tensions entre Washington et l’Iran sans mettre fin à la rivalité entre Sanaa et Riyad.
Les dirigeants saoudiens paraissent désormais conscients des limites de l’action militaire, ce qui explique leur intérêt croissant pour des dispositifs de sécurité plus larges. Un retour à la coalition constituée en 2015 semble néanmoins difficile. L’alliance avec les Émirats arabes unis s’est progressivement fissurée sur l’avenir même du Yémen. Tandis que Riyad défend le maintien d’un État yéménite unifié, Abou Dhabi a soutenu les séparatistes du Conseil de transition du Sud, favorables au rétablissement d’un Yémen méridional indépendant.
Cette divergence s’inscrit dans une rivalité régionale plus vaste. En Libye, l’Arabie saoudite s’est rapprochée de la Turquie, qui soutient les autorités de Tripoli, alors que les Émirats restent liés au camp du maréchal Haftar. Au Soudan, les positions saoudiennes et turques convergent davantage autour du maintien de l’État et de ses institutions, tandis qu’Abou Dhabi soutient les Forces de soutien rapide.
La même ligne de fracture apparaît en Somalie. Riyad et Ankara appuient le gouvernement fédéral de Mogadiscio et défendent l’intégrité territoriale du pays, tandis que les Émirats entretiennent des relations privilégiées avec le Somaliland sécessionniste et certaines autorités régionales, notamment autour des ports de Berbera et de Bosaso. En février 2026, l’Arabie saoudite a d’ailleurs signé avec Mogadiscio un accord de coopération militaire présenté comme une contribution à la sécurité de la mer Rouge.
Riyad cherche de nouveaux alliés
Dans ces conditions, Riyad cherche plutôt à approfondir sa coopération militaire avec Ankara et Islamabad, tout en soutenant la constitution d’une coalition internationale chargée de garantir la liberté de navigation dans le détroit de Bab el-Mandeb et en mer Rouge. La logique est simple. En cas de nouvelle confrontation avec les Houthis, l’Arabie saoudite ne veut plus combattre seule, mais elle ne peut plus compter sur les Émirats comme elle le faisait en 2015.
Même avec des alliés puissants, le défi reste considérable. Comme les dirigeants iraniens, les Houthis sont convaincus que le temps et l’asymétrie stratégique jouent en leur faveur. Leur calcul repose sur une réalité simple. Leurs adversaires, et l’Arabie saoudite en particulier, ont beaucoup plus à perdre qu’eux d’un conflit prolongé.
Riyad se trouve ainsi devant un choix difficile. L’escalade qu’il a acceptée lors de l’incident de l’avion iranien pourrait déboucher sur une nouvelle guerre dont ni le coût ni l’issue ne peuvent être anticipés. Mais des concessions importantes renforceraient les Houthis politiquement et militairement, au risque d’en faire une menace plus redoutable encore. En l’absence d’un règlement politique qu’ils jugeraient acceptable, ceux-ci conservent tout intérêt à menacer ou à frapper les intérêts saoudiens afin de rappeler à Riyad le prix de leur mécontentement.
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L’Arabie saoudite est donc prise dans le piège classique entre dissuasion et accommodement. Aucune de ces deux voies ne lui offre de victoire stratégique nette. Son objectif est désormais de gagner du temps et de rechercher un équilibre susceptible d’éviter une nouvelle guerre comparable à celle de 2015-2022.
Cette stratégie n’est pas entièrement illusoire, car les Houthis ne forment pas un bloc parfaitement monolithique. Âgé d’environ 47 ans, Abdelmalek al-Houthi demeure l’autorité suprême du mouvement et l’arbitre de ses rivalités internes. Celles-ci opposent notamment le noyau idéologique de Saada, proche des gardiens de la révolution, aux responsables militaires et aux cadres plus pragmatiques engagés dans les négociations régionales. Sans menacer directement le pouvoir de leur chef, ces divergences ouvrent à Riyad un espace de manœuvre.Par un jeu subtil de pressions, de garanties, de concessions limitées et, inévitablement, de transferts financiers, le royaume peut tenter de renforcer ceux qui privilégient la consolidation du pouvoir houthi au Yémen plutôt que la poursuite d’une escalade destinée à transformer Ansar Allah en puissance régionale.





