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La seconde guerre contre l’Iran : ce que Washington a réellement gagné

L'analyse géopolitique de Gil Mihaely


La seconde guerre contre l’Iran : ce que Washington a réellement gagné
Un drone iranien mis en exposition rpms de la tour Azadi, place Azadi, Téhéran, Iran. 30/7/2026. Hossein Beris/MEI/SIPA

La guerre des Quarante Jours a fait émerger la question centrale du détroit d’Ormuz. Le mémorandum d’Islamabad en a esquissé une solution, dans des termes suffisamment ambigus pour laisser ouverte la question du rôle futur de l’Iran. La confrontation de ces six dernières semaines apparaît dès lors comme une seconde guerre, plus limitée, destinée à fixer les limites de cette victoire diplomatique iranienne. L’accord aujourd’hui négocié entre Téhéran et Mascate en constitue la première traduction concrète.


Les récentes guerres au Moyen-Orient et dans le Golfe arabo-persique rappellent une réalité : lorsqu’un conflit s’achève, la question essentielle n’est jamais de savoir qui a remporté les combats, mais qui façonnera l’ordre d’après-guerre. Les opérations militaires détruisent des capacités mais ce sont les accords qui suivent qui redistribuent le pouvoir. C’est précisément ce qui semble se jouer aujourd’hui dans le détroit d’Ormuz. Selon les informations publiées par Al-Monitor, l’Iran et Oman seraient sur le point de conclure un accord organisant durablement la circulation maritime dans le détroit. Téhéran contrôlerait les mouvements des navires entrant dans le Golfe, Mascate délivrerait les autorisations de sortie en coordination avec les autorités iraniennes, tandis qu’un système de services maritimes rémunérés pourrait être instauré. 

Le mémorandum signé à Islamabad le 17 juin entre les États-Unis et l’Iran fut immédiatement présenté comme une défaite diplomatique de Washington. Après plusieurs semaines de combats, les États-Unis levaient progressivement leur blocus naval, accordaient plusieurs mesures d’allègement économique à l’Iran et renvoyaient les questions les plus sensibles – nucléaire, sanctions, balistique et sécurité régionale – à des négociations ultérieures. Beaucoup y virent une capitulation de Donald Trump, d’autant que le texte semblait ouvrir la voie à la reconnaissance d’un rôle iranien dans la gestion future du détroit d’Ormuz.

Les informations publiées aujourd’hui par Al-Monitor invitent pourtant à une lecture plus surprenante de la séquence ouverte par le mémorandum d’Islamabad. Elles donnent le sentiment que les États-Unis et l’Iran viennent de mener, pendant près de six semaines, une guerre de moyenne intensité dont l’un des principaux enjeux était de déterminer, sur le terrain, ce que signifiait réellement la clause la plus ambiguë du mémorandum : celle relative au futur statut du détroit d’Ormuz. En attaquant des navires marchands jusque dans les eaux omanaises, Téhéran semblait vouloir imposer de facto sa propre interprétation de l’accord et étendre son autorité bien au-delà de ses eaux territoriales. Plutôt que d’accepter ce nouvel état de fait, Washington choisit de relever le défi. S’ensuivit une campagne militaire limitée, mais suffisamment longue et intense pour permettre aux deux camps de mesurer les limites de leurs capacités et de leurs ambitions. L’accord aujourd’hui négocié entre l’Iran et Oman apparaît ainsi comme la traduction politique du rapport de force issu de la guerre des Quarante Jours, précisé par cette seconde confrontation. Il permet surtout de répondre à une question simple : qu’ont réellement gagné les États-Unis en acceptant cette nouvelle épreuve de force ?

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La question mérite d’être posée, car l’accord aujourd’hui en préparation ressemble, sur bien des points, à ce que Téhéran cherchait précisément à obtenir lorsqu’il lança cette nouvelle phase de la confrontation. Mais son intérêt dépasse cette seule comparaison. Il permet surtout de comprendre la nature véritable de cette seconde guerre.

Contrairement à la guerre des Quarante Jours, l’enjeu n’était plus de modifier l’équilibre militaire régional. Aucun des deux camps ne cherchait réellement à conquérir Ormuz. Le mémorandum d’Islamabad avait déjà arrêté les grands principes d’un compromis. Il laissait cependant ouverte la question la plus sensible : quel serait désormais le statut de l’Iran dans l’organisation de la circulation maritime ?

Le texte autorisait plusieurs lectures. Les uns y voyaient un simple retour au statu quo après une période transitoire de soixante jours. Les autres considéraient qu’il reconnaissait déjà aux États riverains – surtout à l’Iran – un rôle particulier dans l’administration future du détroit. Cette ambiguïté avait rendu possible la signature du mémorandum. Elle ne pouvait toutefois survivre à l’épreuve des faits.

En attaquant des navires marchands jusque dans les eaux omanaises, Téhéran a cherché à imposer sa propre interprétation du texte. Il ne revendiquait plus seulement une capacité militaire à perturber la navigation, mais entendait démontrer qu’aucun dispositif durable ne pourrait fonctionner sans son contrôle ou, à tout le moins, sans son accord. Les États-Unis pouvaient accepter cette lecture ou la contester. Ils ont choisi de la contester par la force.

La confrontation des six dernières semaines apparaît ainsi moins comme une reprise de la guerre que comme une bataille d’interprétation du mémorandum d’Islamabad. Son objectif n’était plus de déterminer si l’Iran jouerait un rôle à Ormuz – cette perspective figurait déjà dans le texte du 17 juin – mais jusqu’où ce rôle pourrait s’étendre. La seconde guerre d’Ormuz n’a donc pas modifié le mémorandum ; elle en a fixé l’interprétation pratique.

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L’accord aujourd’hui négocié entre Téhéran et Mascate permet précisément d’en mesurer le résultat. Il ne rétablit pas le régime de navigation qui prévalait avant le conflit. Il dessine une architecture nouvelle dans laquelle l’Iran, avec Oman comme son Goy de Chabbat, devient l’un des principaux organisateurs du trafic maritime. Téhéran n’obtient pas la souveraineté sur le détroit. Les futurs services maritimes restent présentés comme des prestations techniques compatibles avec le droit international. Mais l’essentiel est qu’aucun mécanisme durable de circulation ne semble désormais pouvoir être conçu sans reconnaître à l’Iran un rôle institutionnel central.

Pour Washington, l’enjeu demeurait néanmoins considérable. Les États-Unis peuvent espérer obtenir la réouverture durable de la navigation dans le détroit d’Ormuz et lever l’hypothèque qui pesait depuis plusieurs mois sur les marchés énergétiques et, au-delà, sur l’économie mondiale. Comme les autres grands pays consommateurs, ils pourront reconstituer des réserves stratégiques largement sollicitées depuis le début de la guerre. Une normalisation du trafic à Ormuz réduirait également l’effet de levier des Houthis car tant que le principal axe énergétique mondial demeure sécurisé, leur capacité à perturber le trafic à Bab el-Mandeb et à exercer une pression sur le commerce maritime international s’en trouve mécaniquement diminuée.

Si cet accord est effectivement signé et, surtout, respecté – ce qui reste loin d’être acquis – il consacrera une pause stratégique plutôt qu’un véritable règlement du conflit. Les États-Unis reconnaîtraient de facto le nouveau rapport de force issu de la guerre et le renforcement de la position iranienne dans le Golfe. Ils semblent toutefois chercher à transformer cette évolution en un mécanisme de moindre mal pour les monarchies pétrolières.

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Celles-ci retrouveraient une certaine sécurité pour leurs exportations tout en gagnant le temps nécessaire pour adapter leurs infrastructures, diversifier leurs voies d’acheminement des hydrocarbures, renforcer leurs capacités de stockage et réduire progressivement leur dépendance stratégique au détroit d’Ormuz. En contrepartie, elles devraient probablement accepter que Téhéran monétise, directement ou indirectement, le rôle que lui conférerait le nouveau dispositif, sous la forme de redevances pour des services maritimes ou d’autres contreparties économiques pouvant s’apparenter, dans les faits, à un véritable tribut.

Ce compromis ressemble ainsi moins à une paix qu’à un cessez-le-feu prolongé. Les causes profondes de la confrontation demeurent intactes et chacun des protagonistes continuera probablement à tester les limites du nouvel équilibre. Si Téhéran estime que le rapport de force lui demeure favorable, la tentation sera grande d’élargir progressivement les prérogatives acquises à Ormuz et ailleurs. À l’inverse, les monarchies arabes et les États-Unis, qui devront s’adapter à ce nouvel équilibre, mettront vraisemblablement cette période de répit à profit pour réduire leur vulnérabilité. Il est donc probable que ce compromis ne constitue pas un aboutissement, mais une étape vers une nouvelle confrontation.

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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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